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 Battle Royale

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Kyle

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Messages : 122
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MessageSujet: Battle Royale    Jeu 20 Déc 2012 - 23:13

En l’an 1981, la République mit à jour une vague alarmante de comportements problématiques au sein de sa population adolescente. Dans le cadre d’une vaste réforme scolaire, une proposition radicale, mais considérée nécessaire, fut adoptée pour contrer directement la violence entre les jeunes. Il s’agissait d’établir des circonstances atténuantes qui permettraient de contrôler les envies agressives et destructives de la jeunesse, en les convergeant vers un objectif compétitif bien précis.

Sitôt après l’instauration de la mesure, des résultats très concluants se dénotèrent. La République observa un net changement dans les attitudes de sa jeune population, soit une diminution de la dissidence au profit d’une augmentation de l’ordre, du respect et du sentiment nationaliste. Ainsi, forcé de constater que la proposition était bonne, celle-ci s’inscrivit de façon permanente dans la politique de la nation.

Le gouvernement de la République des Grandes Amériques appela cette mesure le « Programme ».


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Liste des élèves de la classe S-6 de l’Académie Hemingway

G1: Benjamin Aaron
G2: Louis Bienaimé
G3: Darren Côté-Santos
G4: Cameron Doyle-Hamel
G5: Kyle Greenwood
G6: Nikolaï Ivanov
G7: Ethan Lapierre
G8: Jean Leclerc
G9: Joel Maillet
G10: Nolan River
G11: Ariel Savary
G12: Tommy Stone (Bones)
G13: Simon Sullivan (Cinnamon)
G14: Legan Thomas
G15: Jérôme Trudel
G16: Adam Wainwright

F1: Bree Arkins
F2: Lana Campbell
F3: Alisey Firas
F4: Kelly Fischer
F5: Maeila Ladouceur
F6: Ophia Matavel
F7: Lydia Morelli
F8: Elena Morin
F9: Beth Ottis
F10: Lê Thu Pham
F11: Faëlle Rosama
F12: Emy Rose
F13: Abigail Silverman (Abby)
F14: Camille Vigneault
F15: Sabrina Wagner



Dernière édition par Kyle le Jeu 23 Mai 2013 - 10:33, édité 1 fois
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Kyle

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MessageSujet: Re: Battle Royale    Lun 7 Jan 2013 - 19:19

0.

L’autobus filait à toute vitesse sur l’autoroute pratiquement déserte. La nuit venait de tomber en une épaisse couverture qui se perçait à peine de la lumière des lampadaires bordant la route. Il n’y avait ni lune ni étoile, aucune luminosité au-delà des poteaux plantés, rien que l’on ne pouvait apercevoir parmi les branchages noirs de la forêt qui les entourait. Huit heures approchaient : la classe S-6 de l’Académie Hemingway était partie depuis voilà une demi-journée en direction d’Orlando. La ville était réputée comme très grande et surtout très chaude, et elle se situait dans une région portant officiellement le nom de « Zone 308 », mais que bien des gens, majoritairement des quadragénaires en montant, appelaient encore la Floride. On leur avait promis des paysages magnifiques, une mer infinie et bleue à en couper le souffle, des tonnes de musées, un parc d’attraction, des boutiques, des restaurants débordant de fruits de mer, bref un véritable petit pamphlet touristique du gouvernement de la République.

Pour Kyle Greenwood (G-5), qu’importe le nom que portait l’endroit, la destination ne lui disait pas grand-chose. Si le voyage scolaire avait été uniquement de son ressort, ils s’en seraient tous tenus à faire du camping dans une montagne à une ou deux heures de route de leur ville au maximum. Certes, l’autobus était plutôt confortable, le genre haut et large, pourvu de bancs individuels en tissu qui possédaient même une ceinture de sécurité, cependant personne n’avait été enchanté en apprenant à l’improviste qu’ils allaient devoir passer la première nuit dans le véhicule en question. À l’idée de Kyle, vingt-six heures de trajet en faisaient un beaucoup trop long. Il se demandait d’ailleurs s’ils allaient réussir à s’endormir.

Les voyages de fin d’année causaient toujours une certaine excitation parmi les élèves. Ils avaient beau avoir seize ans, voire dix-sept pour quelques-uns, plier bagage et partir pour une zone inconnue était toujours accueilli avec autant d’anticipation que la première fois. Durant la première partie du trajet, les conversations n’en finissaient plus, les élèves bougeaient d’un banc à l’autre, s’échangeaient de la nourriture, des rires et des exclamations sonores, puis, à mesure que les heures défilaient, l’activité à l’intérieur de l’autobus se calma doucement d’elle-même. Il ne restait plus que le coin de Kyle et de ses amis pour ébranler la carcasse du véhicule.

Depuis environ une heure, ils s’occupaient à se lancer une balle aki que l’un d’entre eux avait déniché dans son sac de voyage en pauvre substitut d’une véritable balle dure. Le professeur avait bien tenté de les faire stopper une ou deux fois, mais il avait en quelque sorte abandonné après s’être reçu le sac de billes au beau milieu du front. (Évidemment, Kyle s’était excusé, mais les rires de ses amis n’avaient pas été de bonne foi à ce sujet. L’accident en avait réellement été un, par contre.)

La balle aki décrivit un arc de cercle sous les yeux de Kyle pour atterrir dans la main de Jérôme Trudel (G-15). Grand type mince à la peau noire et au sourire large et facile, Jérôme était l'un des meilleurs amis de Kyle. Ils s'étaient connus à l'âge du primaire dans le dojo de karaté qu'ils fréquentaient tous les deux à l'époque, et à partir du moment où Jérôme avait empêché Kyle de s’écraser le nez sur les tatamis en trébuchant, un pacte d’amitié avait tout comme été scellé entre les deux garçons.

-Oouuhh, boulet de canon, man! Careful, my teddybear is trying to sleep here, lança Jérôme d’une voix forte, en parfaite contradiction avec la phrase qu’il venait d’énoncer.

Il se ramassa d’ailleurs un coup de coude dans les côtes de la part de Beth Ottis (F-9), sa petite amie qui, comme il l’avait affirmé, tentait de faire un somme contre la fenêtre du bus. Cependant, le coup était sans doute davantage dû au surnom stupide plutôt qu’à l’exclamation insensible, car Jérôme l’utilisait régulièrement et sous plusieurs variantes, en sachant très bien à quel point la chose l’agaçait. Beth se redressa dans son bac et lui retira la balle des mains avec un grand sourire qui faisait joliment saillir ses pommettes rondes. Elle était ce genre de fille à l’allure sympathique et ferme, un peu garçonne sur les bords, avec des yeux larges, recourbés vers le haut et une bouche perpétuellement étirée en un sourire taquin. Elle et Jérôme formaient un couple remarquablement assorti, l’un des plus solides de la classe S-6 d’ailleurs. Ils se faisaient parfois appeler « Les vieux » en référence à leur attitude horriblement romantique et domestique, ce qui ne manquait jamais de faire dresser en l’air le majeur des deux concernés.

- Okay donc, pour avoir dérangé mon sommeil, tu perds ton tour, dit-elle à Jérôme qui l’observait, rieur.

Beth tapota le aki contre le nez de son petit ami, puis l’envoya valser par-dessus la tête de celui-ci, entre les mains de Joel Maillet (G-9), une grande branche au teint halé et aux longs cheveux bruns. À ses côtés, Simon Sullivan (G-13), surnommé « Cinnamon » par tout le peuple, car il lui avait absolument fallu se trouver un nom plus impressionnant que celui que sa chère mère lui avait donné, battit des bras dans le vide, ayant échoué le rattrapage de la balle de justesse.

-Oh come on Sunshine, t’aurais pu faire un effort et me l’envoyer à moi, ça fait dix minutes que je me suis pas ramassé la balle!, se plaignit-il en glissant sur son siège.
-Sunshine? That’s creepy dude, don’t call her that, rétorqua Jérôme avec une grimace.
-Tu peux parler, tu l’appelles avec des shit comme “teddybear” ou “Mi amore, let’s fuck on the floor right now oh-”
-Shut your hole, asshole, trancha l’autre, alors que Cinnamon commençait à se convulser dans son banc en mimant l’orgasme.

Quelques élèves leur envoyèrent des regards suspicieux, voire choqués, et Kyle appuya sa tête contre le banc d’en avant pour essayer d’ignorer son ami, comme il le faisait tant de fois par jour d’ailleurs. Simon Sullivan était ce type bruyant et souvent embarrassant qui ne manquait jamais d’arriver avec de superbes mauvaises idées pour foutre tout le monde dans la merde. Kyle ne savait plus trop comment ils en étaient devenus amis, cependant il se souvenait d’une vision particulière de Cinnamon vers douze ou treize ans qui le regardait fixement avec un pansement sur le nez et un grand sourire troué, lui disant : Oooh, tu fais du karaté? T’es un ninja man, trop cool. Tu veux te battre contre moi?
Kyle et lui n’avaient jamais été très proches à proprement parler, jamais sur le point des confessions ou des sentiments larmoyants, mais Cinnamon restait le genre de type avec lequel on pouvait s’éclater en tout temps. Puis, Kyle appréciait secrètement les gens qui le faisaient « sortir du droit chemin », autrement dit, ces gens que la République détestait cordialement.

Avec son pragmatisme habituel, Joel fit habilement taire son ami en lui refilant la balle aki dans le front.

-Yo, prends-la si tu la veux, I don’t mind.
-Et comme d’hab, Jo vous écrase tous dans la catégorie « Soyons gentil avec Cinnamon The Great», s’exclama celui-ci, les deux mains sur le aki comme s’il s’apprêtait à lancer une balle de baseball.

Il se releva à demi sur son siège et, alors que Joel penchait instinctivement la tête pour esquiver l’onde de choc que son ami ne manquerait pas de causer, la propulsa en plein dans le visage de Jérôme.

-VENGEANCE!
-Motherfuc-

Des éclats de rire fusèrent, Cinnamon siffla bruyamment et Jérôme se frotta le nez en souriant un peu trop férocement, la balle entre les mains. Un éclair passa entre les deux garçons, puis Jérôme beugla : «IT’S ON BITCH » et relança tout aussi agressivement la balle à son adversaire. Le aki fit plusieurs allers-retours fulgurants, les cris escaladant en stupidité ostentatoire (« SUPER CINNAMON SMASH » « GREAT HOLLY DOLLY TRUDEL BALL » « AWESOME CINNAMON CANON OF DOOM »), jusqu’à ce que le petit sac arrêtât sa course dans la paume d’une main étrangère. La scène figea nette, les têtes se tournant vers la banquette de gauche située complètement à l’arrière.

-Killer stop, Lê Thu Pham Style!, s’exclama Nolan River (G-10), mimant un solo de drum sur le dossier du banc de Beth.

Lê Thu Pham (F-10) se rétracta lentement sous les yeux écarquillés de Cinnamon et Jérôme, ses longs doigts minces refermés sur la balle comme les griffes d’un félin sur le cadavre d’un animal. Elle releva les yeux, deux fentes noires fixées sur eux sans expression, et regagna son banc en silence.

-Oh ça c’était du joli, siffla Nolan. Tiens, refile-moi ça, j’ai… attends.

Ils virent tous nettement Lê Thu lui passer la balle et lui, la prendre d’une main, un objet brillant argenté de l’autre (« il a un couteau? », murmura Beth, pleine d’effroi), puis un son clair de déchirure retentit, suivi de celui d’une centaine de petites billes se déversant au sol. La carcasse du aki rebondit sur le front de Jérôme, qui n’en finissait plus d’ouvrir la bouche. Nolan riait, son visage angulaire s’émaciant d’autant plus lorsqu’il découvrait les dents.

-Hey c’est… Espèce de salauds, vous avez bousillé mon aki!, s’écria Jérôme en attrapant rageusement le piteux bout de tissu qu’il en restait. River, fucking douchebag, you-
-Yeah? Watcha gonna do, Jérôme?

Simultanément, Kyle, Cinnamon et Jérôme se levèrent de leur banc, imités comme en effet miroir par Nolan et Lê Thu. La scène n’était pas si rare, les deux groupes en venaient régulièrement à se provoquer. Nolan River et Lê Thu Pham composaient le duo infernal de la classe S-6 et non pas de façon positive ou attendrissante. Ils étaient la mauvaise herbe de la plus mauvaise des terres, les deux types qu’on observait sans doute aucun l’issu de leur avenir : le crime organisé, la rue ou la prison, si ce n’était pas les trois à la fois. Lorsqu’ils avaient réquisitionné le fond de l’autobus, Kyle et sa petite bande avaient tenu de les ignorer en s’installant tout autour, et pour la majeure partie du voyage, il n’y avait pas eu de problèmes. Lê Thu avait dormi, le menton posé sur sa poitrine, et Nolan avait regardé par la fenêtre avec une tranquillité peu caractéristique. Bien entendu, il devait y avoir un éclatement avant la fin du voyage. (Plusieurs se demandaient pourquoi ces deux-là étaient venus. Quel intérêt pouvait-il y avoir pour eux à accompagner une classe qu’ils détestaient probablement dans un voyage de fin d’année sensé rapprocher les esprits et consolider les liens?)

La tension, étirée en une toile blanche au-dessus de leurs têtes, se trancha légèrement lorsque Jean Leclerc (G-8 ) se leva à son tour du fond de son banc qui était situé à la droite de celui de Nolan et Lê Thu. Il avait un sourire un peu crochu et son habituelle calotte dans la main gauche; il l’avait retirée pour la brandir comme il l’aurait fait avec un drapeau blanc.

-Ooon se calme ici, claironna-t-il. Everything’s cool okay? Let’s all just…calm down. Nolan, ça, c’était pas génial de ta part, lança Jean, alors que le concerné ricanait. Pas que tu fasses jamais quoique ce soit de « génial », mais… Bon, je t’épargne le discours sur la propriété privée. On n’en fera pas tout un plat non plus, pas vrai Jérôme? Une balle du genre, ça coûte quoi? Cinq dollars?

-Ah! Bah, j’ai déjà défoncé des types pour moins que ça!, dit Nolan en faisant mine de se rasseoir.

L’ambiance sembla s’alléger un peu, comme si on avait rengainé les épées brandies l’espace d’une demi-seconde, puis il y eut un brusque mouvement dans l’air et Nolan passa à deux doigts de se retrouver enseveli sous une couche de Cinnamon trop motivé. Jean et Joel eurent le brillant réflexe de stopper leur ami juste à temps, celui-ci se tordant entre leurs mains, les poings crispés et la bouche s’écriant à l’adresse du coupable :

-Ah ouais? Ça tombe bien, on m’a souvent dit que je valais pas une cent! Tu veux t’essayer avec moi, maudit tas d’os?

Cette fois, le cri ramena sur le fond de l’autobus l’attention de nombreux élèves. Kyle, toujours à moitié relevé dans son banc, lança un regard vers l’avant, pressentant une intervention du professeur, mais rien ne vint. Ce dernier restait là, installé à l’arrière du conducteur sans bouger malgré la bataille qui menaçait d’éclater entre ses élèves, et la chose parut immensément bizarre à Kyle. Il balaya l’ensemble de l’autobus des yeux, croisa ceux de sa meilleure amie d’enfance, Maeila Ladouceur (F-5), assise trois bancs plus loin. Elle affichait une expression alarmée, sachant très bien à quel point les interactions entre le groupe de Kyle et le duo terrible pouvaient dégénérer. Kyle lui renvoya un haussement d’épaules, le visage grimaçant.

-Wow, I’ve missed something I think, fit la voix de Legan Thomas (G-14). What happened? Why is that guy so fired up?

Kyle se rassit lentement, glissant les yeux vers son petit ami. Celui-ci se réveillait d’un somme qui l’avait emporté durant une longue heure. Son ton était rauque, tout bas, ses cheveux légèrement ébouriffés du côté qui s’était appuyé contre la fenêtre et ses paupières battaient doucement les dernières traces du sommeil. Legan Thomas avait un visage sculpté en angles, des traits fignolés par un artiste trop minutieux qui lui donnaient naturellement une allure arrogante, toujours si bien agrémentés d’un sourcil relevé ou d’une moue sardonique. Il possédait cette beauté figée dans le temps, terrible et intimidante, que même la fatigue, la boue ou la misère n'auraient pu complètement effacer. Cinnamon, de par sa mauvaise habitude à surnommer tout ce qui bougeait, l’appelait « Princesse » et il n’était pas difficile de voir pourquoi.

Pour le moment, Legan bâillait à s’en décrocher la mâchoire, la posture affalée sur son siège. Il observait du coin de l’œil Cinnamon qui se faisait rasseoir de force dans son siège par Joel et Jean, l’air dubitatif. Juste en arrière, Nolan River souriait toujours, les pieds posés sur le dossier d’en face et les mains occupées à faire tournoyer son petit canif dont la vue ne semblait pas décourager le moins du monde Cinnamon. Lê Thu regardait par la fenêtre, désintéressée.

-C’est Nolan, comme d’habitude, grinça Kyle. Il est… Enfin, tu sais comment il est.

Legan regarda la scène sans rien dire, puis se retourna vers lui avec une tournure particulière au coin de sa bouche. Il semblait chercher quelque chose dans le fond de ses yeux, aussi Kyle baissa la tête, comme gêné.

-Yeah okay, I get it. Hey, don’t beat yourself over that guy, alright?, fit Legan en cognant doucement son épaule contre la sienne.
-Lê Thu’s alright. She’s trouble but she’s not like him. Nolan’s just crazy, and he hates me. Personally. So I kind of… always feel responsible when he’s around us. Like I’m…
-Don’t, l’interrompit Legan. Just don’t. I know he’s always on you in like, sports so maybe you’re right, maybe he kind of “chose” you or whatever that asshole figured he was doing, but trust me… you said it yourself: he’s crazy. Had he not fixated on you, he’d have done it on someone else.

Legan s’arrêta, comme pensif, et courba son corps pour appuyer son front contre le siège d’en face. Il tourna la tête vers Kyle, lui souriant avec une certaine tristesse au travers des cheveux qui lui tombaient devant les yeux.

-It would have been better for you. And for me.

La phrase semblait avoir perdu pied dans le contexte actuel et s’être brusquement étirée pour prendre une toute autre dimension, plus complexe et lointaine, bien au-delà de Nolan River et Lê Thu Pham. Il y avait une sonorité au fond de sa voix qui faisait résonner une note précise, qui les emplissait tous les deux d’une mélancolie que jamais deux adolescents amoureux n’auraient dû ressentir ainsi.

Personne, à quelques deux ou trois exceptions près, ne savait pour la relation entre Kyle et Legan. Officiellement, la République des Grandes Amériques ne se tarissait pas d’affirmer que toutes les orientations sexuelles étaient autorisées, voire acceptées en son sein, à condition d’œuvrer dans la discrétion. En pratique, la réalité était évidemment moins belle que la théorie. À partir de l’instant où l’individu se voyait étampé autrement que par l’hétérosexualité, il pouvait tout aussi bien se munir d’une marque au fer rouge sur le bras que le reste de sa vie ne se déroulerait pas différemment. Dans ce cas précis, la personne se retrouvait laissée à elle-même, généralement rejetée de ses proches, de ses amis, de son travail. Les possibilités d’emploi s’amenuisaient considérablement et il lui devait difficile de voyager, puis d’obtenir des biens et services, car la population hautement homophobe tenait une circulation sans fin de rumeurs et de croyances ignobles à leurs égards. Il y avait un insidieux système de discrimination et de dénonciation installé à l’échelle du pays entier, qui ne s’appliquait pas seulement au cas d’une orientation sexuelle dite « dissidente », et que la propagande de l’État ne servait qu’à alimenter davantage chaque jour.

Il ne s’agissait pas du genre de réflexion sur laquelle un adolescent souhaitait s’arrêter à propos de son propre avenir.
Kyle et Legan, en couple depuis environ six mois, n’y avaient jamais réfléchi plus qu’il n’en fallait. Ils avaient discuté de leurs peurs respectives et glissé quelques mots sur un possible futur à deux, puis s’étaient rétractés en laissant la question sur le point chaud.

Kyle s’imaginait déménager ailleurs, peut-être à Berlin, en Allemagne, là où ils étaient complètement libres à en croire la rumeur, peut-être à Amsterdam, aux Pays Bas, où selon Jean les mœurs étaient si ouvertes que la prostitution et la marijuana en étaient légales. Il n’en avait jamais parlé à Legan, mais si jamais l’occasion se présentait…

It’s a pipe dream, songeait Kyle en fermant les yeux. But it’d be great.

Il tombait, une soudaine fatigue l’ensevelissant comme une vague, et lorsqu’il entrouvrit un œil pour sourire à Legan, celui-ci avait la tête renversée sur son dossier, déjà profondément endormi.

Comme c’est drôle, lui qui venait de faire un somme, pensa-t-il, lointainement.

Puis, Kyle s’affaissa à son tour, la tête sur l’épaule de son petit ami, imité sans le savoir par tous les élèves de la classe S-6. L’autobus s’arrêta et dans le silence qui venait de s’installer, des hommes armés, munis de masques respiratoires, surgirent.

[Reste : 31]




Dernière édition par Kyle le Jeu 31 Jan 2013 - 15:01, édité 3 fois
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Ariel

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MessageSujet: Re: Battle Royale    Jeu 31 Jan 2013 - 13:58

1.

L'autobus roulait à une vitesse modérément rapide en direction de la Zone 308, l'endroit où les élèves de la classe S-6 allaient passer leur sortie de fin d'année. La plupart des élèves assis près d'Ariel Savary (G-11) étaient présentement en train d'essayer de s'endormir, mais leurs tentatives étaient vaines puisque la route sur laquelle ils roulaient présentement était tellement cahoteuse que même les élèves ayant habituellement le sommeil facile n'auraient jamais put s'endormir dans de telles conditions. Ariel songea, en fouillant dans son sac à la recherche d'un objet en particulier, que son professeur de mathématiques devrait définitivement penser à donner son cours dans un véhicule en mouvement sur une route pleine de bosses. Ainsi, personne ne serait capable de lui dormir dans la face et il ne pourrait pas leur reprocher de ne pas être à l'écoute dans son cours qui était, ma foi, fort ennuyeux. Alisey Firas (F-3), assise à côté de lui, lui jetait des regards exaspérés.

-Ne me dis pas que tu vas encore ressortir ton truc d'«écran magique», Ariel. Ça fait trois fois que tu le sors de ton sac pour faire des petits dessins dessus pendant moins de cinq minutes avant de le ranger à nouveau.

Alisey se tirait les cheveux avec frustration, comme dévorée par une rage intérieure. Il était évident qu'elle se fichait complètement du jouet rectangulaire avec lequel Ariel faisait des dessins depuis qu'ils avaient quitté l'école, aussi Ariel se demanda-t-il quelle était la cause réelle de sa mauvaise humeur. Ça pouvait être pratiquement n'importe quoi, vraiment; sa meilleure amie n'était pas réputée pour sa joie de vivre, disons.

-Alisey, j'essaie de m'occuper du mieux que je peux. J'ai essayé de dessiner, mais les bosses me font rater toutes mes tentatives. Au moins avec l'écran magique, ce n'est pas trop grave si je rate mon coup, c'est fait pour ça. On pourrait discuter à la place, si tu préfères. Tu as quelque chose de particulier à me dire?

Alisey regardait maintenant Ariel avec un regard mauvais qui voulait dire «arrête de comprendre que quelque chose cloche alors que j'essaie de faire comme si mes problèmes n'existaient pas», un regard qu'elle adressait d'ailleurs très souvent à Ariel. Ce dernier décida de ne pas insister, sachant pertinemment qu'Alisey n'allait rien lui dire et qu'il allait devoir trouver le problème par lui-même.

-Hm. Bof. On peut parler si tu veux. Je m'en fout de ton truc de plastique, tu peux le ressortir.
-D'accord. Sujet de conversation: tu as hâte qu'on soit à Orlando?

Alisey fit la moue.

-Non. J'ai entendu dire que les gens de cette zone-là mangent du poisson à longueur de journée. Qu'est-ce que je vais manger, moi?!

Le poisson? Vraiment? Ah, sacrée Alisey. Alors comme ça c'était pour ça qu'elle boudait depuis le début du trajet? Son amie pouvait agir comme une vraie gamine parfois, c'était tellement hilarant. Ariel tenta de porter sa main droite devant sa bouche pour étouffer des rires que son amie trouverait inévitablement insultants, tout comme 90% des choses de l'univers d'ailleurs. L'expression totalement sérieuse qu'Alisey prenait lorsqu'elle disait ce genre de trucs ne manquait jamais de faire rire son ami et elle ne comprenait pas trop pourquoi. En ce moment, alors qu'elle voyait Ariel essayer en vain de ne pas rire, elle avait plutôt l'impression qu'il se moquait d'elle.

-Bon, c'est quoi le problème là! Il n'y a rien de drôle Ariel! Pourquoi tu ris?!?
-HAHAHAHAHA-

Emy Rose (F-12), assise dans la banquette en avant d'eux, détourna les yeux de sa Gameboy un moment pour les regarder. Elle haussa un sourcil, pas habituée de voir Ariel, un élève calme et discipliné, rire aux éclats sans raison apparente. Elle croisa le regard brun d'Alisey et y vit une furie brulante. Emy roula les yeux. Cette fille-là était tellement immature. Si elle n'était pas déjà trop occupée à trouver son attitude pathétique, elle rirait sûrement d'elle elle aussi. Rapidement désintéressée, Emy reporta son attention à sa très chère console.

-C'est quoi ce roulement de yeux-là, la geek?

Emy ignora la phrase d'Alisey et continua de jouer à Super Mario, aucunement affectée par sa réplique haineuse.

-Alisey, calme-toi. Elle ne t'a rien fait.
-T'as pas vu le regard qu'elle m'a lancé, Ariel?
-Non. Mais ce n'est pas important. Laisse-la jouer à son jeu. Parlons d'autre chose à la place.
-Hm, ouais…

La colère d'Alisey semblait avoir été passagère et elle avait repris un ton de voix normal, ce qui était une bonne chose.

-Tu as une idée de ce que tu veux faire en arrivant?
-Me prendre quelque chose à manger. Qui n'est pas du poisson.

Un sourire espiègle refit surface sur le visage d'Ariel. Il se demandait si son amie faisait exprès de ramener ce sujet de conversation sur la table alors qu'il tentait de changer de sujet. En tout cas, c'était amusant.

-SURTOUT NE RECOMMENCE PAS À RIRE. JE MEURS DE FAIM, D'ACCORD?
-D'accord Alisey! Mais si tu veux, j'ai de la nourriture avec moi.
-Vraiment? Il fallait le dire!
-Alisey, tu viens tout juste de me dire que tu as faim. Comment aurais-je pu deviner que tu avais faim alors que tu ne l'avais pas mentionné auparavant?

Alisey resta sans mot pendant un moment avant de répondre une mélopée de paroles qui fut sans aucun doute un des plus beaux moments d'éloquence de son existence.

-Bllrrl.
-Pardon?

Alisey regarda Ariel avec un air exaspéré.

-Rien. Recommence donc à faire des dessins avec ton truc magique-
-…écran magique…
-…pendant ce temps-là moi je vais essayer de dormir. Oh, et je te pique une pomme.

La touffe de cheveux noirs hirsutes d'Alisey fouetta Ariel en plein visage; sans prendre en considération le fait que son ami n'avait pas nécessairement envie de se faire marcher dessus, elle se jeta pratiquement sur lui pour fouiller à l'intérieur de son sac, qui était posé à côté de lui de l'autre côté du banc, et pouvoir ainsi s'emparer d'une pomme rouge. Alisey savait qu'Ariel aurait une pomme dans son lunch aujourd'hui; chaque jour, il avait un fruit différent dans son lunch, mais c'était le même fruit pour chaque jour de la semaine. Puisqu'on était vendredi, aujourd'hui, c'était une pomme.

-Pas de problème, Alisey.

Ariel savait qu'Alisey n'avait probablement pas envie d'arrêter leur conversation, mais qu'elle préférait tout de même cette option à celle d'avouer ses torts, alors il la laissa manger sa pomme avant de «dormir». Il se mit à faire un dessin les représentant tous les deux dans une montagne russe quelconque avec son écran magique; ça lui remonterait probablement le moral lorsqu'il lui montrerait un peu plus tard.

Ariel était en train de mettre la touche finale sur son petit jouet artistique à pixels lorsque quelqu'un passa en coup de vent à côté de lui. Il leva les yeux pour savoir qui était en train de se déplacer entre les banquettes, sans doute pour socialiser avec des gens assis à l'avant de l'autobus.

Oh.

L'estomac d'Ariel se serra et il tenta stupidement de se cacher derrière le banc devant lui, comme si ça pouvait lui procurer une barrière mentale contre ses stupides sentiments alors qu'il savait pertinemment que ça ne changerait rien.

C'était Lydia Morelli (F-7). Lydia était une fille plutôt grande, brune et fort jolie. Ariel éprouvait des sentiments amoureux à son égard depuis le début de l'année scolaire. Depuis qu'il avait pris conscience de ses sentiments, il avait tout fait pour éviter de lui adresser la parole plus de cinq minutes d'affilée; Ariel savait qu'il était un type assez facile à lire et il voulait éviter qu'elle les découvre. Après tout, en plus de s'être séparée de son petit-ami Adam Wainwright (G-16) l'automne dernier, Lydia était totalement «hors de sa ligue», comme le disait l'expression. Elle était populaire et aimée de la majorité des gens de la classe et lui, il était le garçon bizarre qui s'assoyait dans un coin de la classe pour ne pas se faire remarquer.

Parmi les gens qui n'appréciaient guère Lydia, il y avait sa meilleure amie, Alisey. Les deux avaient des tempéraments plutôt bouillants alors ce n'était pas surprenant. En fait, Ariel avait plutôt l'impression que c'était Alisey qui détestait Lydia, mais bon, il était peut-être biaisé. Il était indéniable toutefois qu'elle semblait avoir décidé de faire de Lydia sa compétitrice assignée, la confrontant dès qu'une occasion se présentait, s'arrangeant même parfois pour créer les situations elle-même. C'est comme si personne d'autre n'était à la hauteur de ses attentes en matière de compétition. Une fois, leur animosité mutuelle avait escaladé au point où elles avaient failli se battre en plein cours d'éducation physique. Heureusement, Maeila Ladouceur (F-5) et Lana Campbell (F-2) s'étaient interposées.

Lydia était justement en train de discuter avec Maeila et Lana. Malheureusement, Ariel, qui était déstabilisé par la présence de Lydia, n'arrivait pas à comprendre un traître mot de la conversation, mais elle devait être agréable puisque Lana et Maeila arboraient des sourires ravis. Il ne faudrait surtout pas qu'Alisey décide de sortir de son faux sommeil pour décider d'engueuler Lydia. Il n'y avait presque rien qu'Ariel détestait plus que la vue de sa meilleure amie et de la fille qu'il aimait en train de s'attaquer verbalement. Heureusement, elles ne s'étaient encore jamais battues physiquement.

Juste au moment où cette pensée traversa la tête d'Ariel, Jérôme Trudel (G-15) et Simon Sullivan (G-13) se mirent à crier des stupidités (Ariel crut entendre Simon gueuler quelque chose qui ressemblait à «YOUR MOM'S WEIGHT FUCKER!» et il n'était pas sûr de bien saisir le contexte mais bon, avec ce garçon-là, il fallait s'attendre à ce degré de maturité), se qui fit en sorte qu'Alisey se «réveilla». Elle jeta un regard féroce aux garçons assis au fond du l'autobus qui semblaient se lancer un aki avant de reporter son attention vers l'avant, remarquant ainsi la présence de Lydia. Super, il s'était encore une fois attiré le malheur en espérant que quelque chose n'arriverait pas. Il n'y avait plus qu'à espérer qu'Alisey décide d'ignorer la présence de Lydia, ce qui était peine perdue. Selon lui, Alisey ne manquerait pas une bonne occasion de provoquer Lydia même si ils se trouvaient en pleine apocalypse et que leurs vies étaient en danger.

-Morelli.

Et voilà, c'était parti. Lydia se retourna lentement en direction d'Alisey, visiblement achalée de se faire ainsi déranger par sa Némésis alors qu'elle était plongée dans une conversation fort passionnante avec deux de ses amies.

-Qu'est-ce que tu me veux cette fois, Firas.

Alisey sortit de son banc. Ariel songea un moment à la retenir, mais il finit par se dire que c'était inutile. Leur confrontation était inévitable et il aimait mieux ne pas se retrouver au milieu de leurs querelles.

-Hm. Peux-tu te tasser, je voudrais parler à Lana et Maeila.

Lydia la regarda, incrédule.

-Euuh non, j'étais un peu en train de leur parler là. Tu attendras ton tour. Attendre cinq minutes, tu crois pouvoir faire ça?

Alors que la conversation entre Lydia et Alisey s'envenimait (Lydia était en train de passer un commentaire sur les cheveux d'Alisey), un cri provenant de l'arrière de l'autobus les fit se taire. Ariel porta de nouveau son attention sur Simon & cie et remarqua que ce dernier semblait vouloir attaquer Nolan River (G-10), le garçon le plus dangereux de la classe, ce qui ne faisait que confirmer son idiotie. Heureusement, Jean Leclerc (G-8 ) et Joel Maillet (G-9) eurent l'excellent réflexe de le retenir. Ce petit groupe-là faisait un tel boucan, il était incroyable que le professeur ne réagisse pas. Ariel allait détourner son attention des fauteurs de troubles lorsque son regard tomba sur un petit objet qui étincelait dans la main de Nolan.

Ce n'était pas sérieux. Un couteau? Mais qu'est-ce que ce type faisait avec ça?! Bon, question idiote. Probablement des méfaits quelconques. Ariel préféra ne pas songer à quelle sorte de crime ce petit objet de métal pouvait bien avoir commis.

Ébranlé par la connaissance qu'un de ses camarades de classe avait une arme en sa possession, Ariel reporta son attention à l'avant de l'autobus, se disant qu'une petite chicane entre Lydia et Alisey était une source de stress moins grande que la vue du couteau de Nolan. À son grand soulagement, il s'aperçu que Lydia était retournée s'asseoir aux côtés de sa grande amie Elena Morin (F-8 ) et qu'Alisey était maintenant en train de murmurer quelque chose à Lana et Maeila. La crise avait été évitée de justesse, heureusement.

Ariel nota qu'Emy semblait analyser la scène mentalement. Il la regarda curieusement, ce demandant ce à quoi elle pouvait bien penser. Juste à ce moment-là, elle planta son regard vert dans le sien et elle soupira.

-Les gens de notre classe sont complètement fous. Si tu les mettais tous dans une arène fermée, ils s'entre-tueraient et au bout de deux heures même pas ils seraient tous morts.

Ariel balaya les rangées de bancs du regard. Ses camarades s'étaient calmés, mais le climat de tension était toujours présent dans l'air. Les élèves chuchotaient entre eux; sans doute discutaient-ils de la scène qui venait de se produire à l'arrière du véhicule.

-Probablement pas, tuer quelqu'un à mains nues demande de l'expertise. Ça leur prendrait probablement plus de deux heures. Quoique, peut-être pas. Nolan a un couteau. Ton estimation serait peut-être juste, finalement. Évidemment, il faut tenir en compte la grosseur de l'arène… quoi, qu'est-ce qu'il y a?

Alors qu'il parlait de la probabilité de ses camarades de classe de s'entre-tuer, Ariel remarqua l'expression d'Emy blanchir à vue d'œil. Elle semblait avoir réalisé quelque chose.

-Emy? Est-ce que ça va?

Emy se leva subitement de son banc, marmonnant des trucs comme «la raison de leur présence ici», «un foutu couteau» ou encore «non, pas possible». Elle jeta un coup d'œil à l'avant de l'autobus. Ariel tenta de suivre son regard, mais soudainement sa tête se fit lourde et la seule chose qu'il voulut faire fut de s'endormir. La dernière chose qu'il entendit avant de plonger dans les bras de Morphée fut le long cri poussé par Emy.

-NOOOON!
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Kyle

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MessageSujet: Re: Battle Royale    Ven 22 Fév 2013 - 22:26

2.
La première sensation dont il eut conscience fut celle de sa joue collée contre une surface dure et froide. Kyle ouvrit difficilement les yeux, son regard flou percé par la lumière artificielle des néons qui grésillaient au-dessus de sa tête. Il était étendu de tout son long sur un pupitre, un bras pendant dans le vide et l’autre douloureusement écrasé entre son torse et le rebord. En se forçant à remuer, de fulgurants fourmillements se propagèrent un peu partout dans ses membres ramollis. Kyle ignorait depuis combien de temps il était ainsi endormi, mais le moment avait été suffisamment long pour que le soudain afflux de sensations soit particulièrement déplaisant. Un mal de tête se propageait de l’arrière jusqu’au-devant de son crâne, comme une lourde et étouffante coiffe qui lui donnait envie de se recourber entre ses bras pour dormir et faire passer la douleur.

Un concert de grognements, de voix surprises et de froissements de tissus le ramena pour de bon au sol. Autour de lui, ses camarades de classe s’éveillaient les uns après les autres. Ce fut à cet instant que Kyle réalisa proprement qu’ils ne se trouvaient plus dans l’autobus supposé les conduire à la Zone 308, mais bien dans une salle de classe défraîchie et inconnue, leur sac de voyage à leurs pieds. La configuration semblait être à peu près la même que celle de la classe qu’ils fréquentaient à l’Académie, exception faite de la quantité de graffitis sur les murs et des épaisses plaques noires condamnant les fenêtres. Il était donc impossible de savoir s’il faisait nuit ou jour. Kyle n’avait pas de montre pour vérifier l’heure, une constatation qui ne fit qu’augmenter son sentiment de désorientation.

Un coup d’œil aux alentours lui apprit que tout le monde, lui compris, se situait à sa place habituelle dans la salle de classe. Kyle était fiché vers l’avant au deuxième bureau de la deuxième rangée à partir de la droite, juste en arrière de Lana Campbell (F-2) qui, pour le moment, dormait toujours. Ses longs cheveux blonds avaient été ramenés par-dessus son épaule, dégageant nettement sa nuque pâle sur laquelle brillait un étrange collier en métal. Lana n’était peut-être pas la fille la plus féminine de la S-6, mais l’accessoire n’avait, de l’avis de Kyle, rien du look normal de celle-ci. Pris d’un soudain doute, il tourna le regard vers Darren Côté-Santos (G-3), assis à droite Lana, et dénota sur lui un collier identique, lisse, de largeur moyenne, avec l’allure d’un artefact militaire. La réalité le frappa de plein fouet : chaque élève portait une réplique de ce truc autour du cou.

Kyle porta précipitamment les mains à sa gorge, ressentant avec une intensité nouvelle la présence du collier contre sa propre peau. Sa respiration se bloqua l’espace d’un instant, l’objet lui paraissant d’un coup trop serré, étouffant. Il tenta de tirer dessus, puis se força au calme lorsque le métal ne donna aucun signe de vouloir céder. Son souffle ralentit, contrôlé, et il essaya tant bien que mal d’écraser la panique grandissante au fond de ses tripes, la voix qui lui hurlait « des colliers! On nous a mis des colliers, les chaines ne doivent pas être bien loin! ».

La porte de la salle de classe claqua. Les bruits qui montaient en crescendo à mesure que les élèves se réveillaient baissèrent drastiquement de volume. Les regards, bouffis de sommeil ou d’incompréhension, se dirigèrent vers l’homme qui venait d’entrer. Le type, vêtu d’une veste bourgogne abordant le blason doré de la République, n’était pas très grand ni imposant et il portait comme seuls signes distinctifs une barbe noire fournie et des lunettes rectangles. Kyle se raidit, reconnaissant aisément un agent de l’État quand il en voyait un. (Après avoir vécu jusqu’à ses six ans dans un orphelinat gouvernemental, il en avait eu assez pour toute une vie de ces fonctionnaires crapuleux et de leurs foutus soldats des Forces d’intervention rapide comme chiens de garde.) Un mauvais pressentiment couvait chez Kyle, se pressait aux parois de son esprit, crispait les muscles de son corps comme s’ils étaient traversés d’un fil de fer. Si la République avait tenu bon d’échafauder un tel théâtre (avec eux comme principales marionnettes, évidemment), c’est que quelque chose de radical se préparait.

L’homme monta sur la scène à l’avant de la classe et se positionna au milieu, juste en face du bureau du professeur. Le nez en l’air et les mains dans le dos, il avait davantage l’air d’un grossier personnage de dessin animé que d’un envoyé de la République.

-Messieurs, mesdemoiselles, un peu de silence, je vous prie!, s’exclama le type après quelques secondes calculées à les juger du regard. Bonjour, ou devrais-je plutôt dire bonsoir? À cette heure, tout est toujours un peu confus, n’est-ce pas? D’ailleurs, le réveil doit être assez brutal, vous m’en voyez désolé. Sinon, j’espère que tout le monde est bien en forme!

- Qu’est-ce qui se passe?, lança un élève en réponse.
- Ouais, qu’est-ce qu’on fiche ici?
- On était dans l’autobus et…
- …bizarre, je comprends plus rien…
- C’est quoi ce truc?
- Qu’est-ce qu’on nous veut?

Avec la confusion générale qui atteignait son pic, une cacophonie de voix implosa dans la salle. Emporté par la vague, Kyle se tourna vers l’arrière pour échanger des regards avec Joel et Jean. Le premier était courbé sur ses bras et fixait le type du gouvernement d’un air illisible, alors que le second se tenait au contraire bien droit, d’une manière que Kyle n’avait jamais vraiment vue de Jean, lui qui d’ordinaire aimait tant s’affaler sur sa chaise avec toute la grâce que possédaient ses longs membres. Jean accrocha ses yeux et un coin de ses lèvres s’étirèrent en une esquisse de sourire, une grimace plutôt, qui n’avait absolument rien de rassurant. Agité, Kyle voulut dire quelque chose, briser le silence pour lui demander son avis, parce que forcément, si quelqu’un pouvait expliquer la situation, c’était bien Jean, mais la porte de la classe s’ouvrit dans un fracas sonore et coupa court à sa tentative.

Trois soldats des Forces d’intervention rapide entrèrent dans la pièce. Leurs bottes lourdes martelèrent le sol au même rythme, terrible écho rebondissant entre les murs maintenant silencieux de la salle. Ils se postèrent tout près du tableau noir, à la droite du bureau du professeur. Le corps rigide et le visage presque indiscernable sous leur casquette verdâtre, ils se figèrent comme des statues par ordre de grandeur. Le spectacle aurait sans doute pu être comique s’il n’avait pas comporté au premier rang les bêtes écoeurantes de la République. À les voir ainsi, Kyle ne ressentit pas autre chose qu’un profond malaise dégoûté.

Le silence était tombé avec une uniformité quasi parfaite, chacun percevant nettement la tension qui venait de s’abattre dans la pièce. Les soldats des Forces d’intervention rapide n’étaient pas reconnus pour leurs joyeuses compagnies ou leur gentille diplomatie. Kyle aimait de moins en moins la direction que prenait toute cette histoire.

- Enfin!, reprit le type du gouvernement en tapant dans ses mains. Le silence! Voilà tout ce que je demandais. Encore heureux que ces bons hommes n’aient pas eu à tirer. Donc, comme je le disais plus tôt, j’espère que tout le monde est en forme, car j’ai le grand plaisir de vous annoncer que vous et vos petits amis avez été choisis pour participer à la 32e édition du Programme!

Parmi le silence de mort, un unique sanglot s’éleva du fond de la classe.

Le Programme. Chacun d’entre eux savait parfaitement ce qu’était le fameux Programme de la République des Grandes Amériques. Une méthode de discipline radicale, une simulation de combat, un moyen de collecter des données, toutes ses raisons d’être étaient expliquées, extrapolées, justifiées de long en large dans chacun de leur manuel scolaire. C’était connu : depuis 1981, à chaque année, cinquante classes de dixième année étaient sélectionnées à travers l’ensemble des Grandes Amériques pour prendre part au Programme. Cinquante classes d’une trentaine d’élèves; un seul survivant pour chacune d’entre elle. Grossièrement dit, il s’agissait d’une mise à mort.

- Vous… vous n’êtes pas sérieux, monsieur, pas vrai?, dit Maeila d’une voix blanche.

Située au troisième pupitre à l’extrême gauche de la classe, elle se tenait trop droite sur sa chaise, le teint pâle et les mains tremblantes. En tant que présidente de la classe, elle avait peut-être senti le besoin de parler en premier, d’éclaircir ce qui ne pouvait définitivement qu’être un malentendu. Les chances de se retrouver dans le Programme étaient ridiculement minimes, à peine plus grandes que celles de gagner à la loterie. C’était une horreur distante dans l’esprit des écoliers, un mythe presque, qui refaisait surface dans de vagues occasions, des récits qui n’arrivaient qu’aux autres. Ma voisine est morte dans le Programme. Moi, c’est l’ami de mon cousin qui s’est fait tuer il y a deux ans. C’est terrible, pas vrai?

- Je suis tout à fait sérieux, répondit l’homme avec un sourire indulgent et des mots tombant comme une enclume dans la salle. Oh quelle maladresse! J’ai oublié de me présenter. Je m’appelle Albert Bumbledore, enchanté! Pour toute la durée du Programme, considérez-moi comme votre nouveau professeur principal.

Quelqu’un lâcha un bref rire hystérique. Ils avaient tous basculés dans une réalité alternative complètement absurde et impossible.

- Notre nouveau prof principal? Mais… qu’est-ce qui est arrivé à Mr Turner?, demanda Kelly Fischer (F-4) sur un ton un peu trop fort et suraigu, comme si elle en avait perdu le contrôle.

L’homme rajusta ses lunettes, puis épousseta machinalement son veston avec l’air blasé que les fonctionnaires de l’État maniaient si parfaitement. (Le même qui donnait envie de vomir à Kyle.)

-Oh, il va bien, ne vous en faites donc pas. Simplement, il ne se sentait pas apte à remplir cette tâche, alors on m’a demandé de la remplacer. Pour en revenir au sujet, fit-il en reprenant son allure doucereuse, j’ose croire que la majorité d’entre vous se trouvent au courant de ce que le Programme est. Toutefois, laissez-moi vous réitérez les règles une dernière fois, au risque de vous ennuyer. Elles sont bien simples : sur le terrain, il n’y en a pas. Évidemment, vous avez des restrictions, mais lorsqu’il s’agit de jouer le jeu, tous les moyens sont légitimes. L’objectif, vous le connaissez, est de vous battre à mort les uns contre les autres jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un seul survivant.

Il s’arrêta, laissa flotter un moment le poids de ses paroles au-dessus de la tête des élèves. Il avait un petit sourire aux lèvres, un mince trait condescendant dessiné au travers de son épaisse barbe noire. La tête basse, Kyle refusait de le regarder, refusait de regarder qui que ce soit. Il se sentait submergé, étouffé par une lente terreur, les pensées en fouillis et le cœur battant comme le tambour d’une cérémonie sacrificielle. Il savait que Legan était à sa place, dernier siège occupé de la deuxième rangée, il le savait parfaitement, le visualisait comme s’il avait les yeux posés dessus, et cette simple image suffisait à le noyer de peur.

- Vous serez heureux d’apprendre qu’une belle récompense attend le gagnant, déclara Bumbledore (et si ce n’était pas le nom le plus stupide du monde). Celui-ci recevra le titre de champion. Il pourra vivre le restant de sa vie aux frais de l’État et, plus grandiose encore, il se verra offrir un autographe personnalisé de la main même de notre cher Président de la République des Grandes Amériques!

Du fond de la classe retentit le crissement d’une chaise repoussée. Les trois soldats dégainèrent d’un même mouvement leur pistolet et le braquèrent sur Sabrina Wagner (F-15) qui tremblait debout derrière son pupitre. Elle avait le visage livide, forgé d’une terreur sans nom.

- Veuillez vous rasseoir, Miss Wagner, énonça doucereusement le fonctionnaire. Personne ne peut se lever sans autorisation. Ni parler d’ailleurs.

La jeune fille le fixait avec des yeux de hibou derrière ses épaisses lunettes, le corps chancelant de droite à gauche comme si elle ne savait plus elle-même pourquoi elle s’était levée. La bouche ouverte sur des mots qui n’arrivaient pas à sortir, son visage s’étampait d’un air de naufragée perdue en pleine tempête. Ses mains s’agrippaient désespérément au rebord de son pupitre. Quatre sièges plus loin, Kyle voyait ses jointures briller d’une blancheur de craie, ses doigts serrés jusqu’à en avoir des convulsions. Elle ne paraissait pas avoir conscience des trois armes à feu pointées sur elle.

- C'est impossible, c'est une blague, laissa-t-elle tomber. Ça...ça ne peut pas être en train de m'arriver pour de vrai.

Même si Sabrina se trouvait clairement à la fine pointe de la panique totale, sa voix s’éleva malgré tout avec un étrange contrôle. La classe entière retenait son souffle, le moment figé dans une impression surréelle. Si quelqu’un devait défier en premier leur « professeur principal », personne n’aurait parié sur Sabrina Wagner.

Sabrina avait toujours été une fille un peu ringarde, une grande échalote maigre dont le visage semblait figé par défaut sur une expression cassante. Elle était le genre à se tasser dans un coin et à ne plus en bouger, souvent penchée sur un bouquin ou ses notes de cours, n’accordant que peu d’intérêt à ce qui se déroulait autour d’elle. Kyle ne la connaissait à peu près pas; sur ses trois années passées dans la même classe que cette fille, il lui avait peut-être parlé un gros total de cinq fois.

- C’est un cauchemar dégueulasse!

Sabrina Wagner était la première des aberrations créées par le Programme, la première à ressurgir de cette réalité stupide dans laquelle ils avaient tous débarqués.

- Non, c’est ce fucking Dieu qui nous chie sur la tête, qui ME chie sur la tête, parce que j’ai toujours su que j’allais être choisie, j’le crois pas, j’le crois pas, j’l’ai toujours su, merde, merde, MERDE!

Son pseudo ton calme se fracassa en une fraction de seconde, montant en flèche avec la peur que Sabrina couvait réellement. Elle criait avec une colère abandonnée, passant des yeux sans focus sur ses camarades de classe, peut-être à la recherche d’une aide quelconque (qui jamais ne viendrait).

- Je vous prie de cesser votre crise ridicule, Miss Wagner, somma Bumbledore qui avait l’air de plus en plus contrarié à mesure que la situation progressait. Et rasseyez-vous immédiatement ou sinon, je devrai ordonner à ces gentils messieurs de tirer.

L’ultimatum eut l’effet inverse. Sabrina perdit complètement la tête et éclata d’un rire sonore, un bruit suraigu et déplacé qui fit tressaillir une bonne dizaine d’élèves. Sa bouche était déformée par un rictus hystérique, ses traits luisant de sueur, crispés dans une fureur paniquée. C’était tout comme se tenir debout sur un immense lac glacé se fissurant d’un seul brusque et violent coup sous le retentissement d’un terrible craquement.

- Vous êtes complètement dingue, hurla-t-elle, c'est pas possible, j'y crois pas, c'est pas possible, c'est pas possible, c'est pas pos...

Le son des détonations, incomparablement plus terrible à ce qu'on pouvait entendre à la télévision, retentit à deux mètres à peine du siège de Kyle. À moitié tourné vers l’arrière, Kyle eut tout juste le réflexe de se recourber sur lui-même. Un tonnerre de cris terrifiés s'abattit dans la salle. Les tympans écorchés et le coeur battant un rythme déraillé, Kyle ferma les yeux et ramena lentement (bien, bien trop tard) ses mains sur ses oreilles. Il entendit tout de même le choc sourd du corps de Sabrina s’effondrant au sol.

Kyle savait que Sabrina était amie avec Faëlle Rosama (F-11) et Beth Ottis. Elle leur parlait de temps à autre et alors, son visage s'éclairait d'un joli sourire, de cette expression timide et ravie qui lui seyait tellement mieux que ses moues détachées. Il ne la connaissait pas, mais il l’avait vue à l’occasion. Puis, il l’avait vue à ce moment et jamais il n’aurait voulu avoir à la regarder ainsi.

Sabrina Wagner était morte, étendue sur son flanc entre son propre pupitre et celui de Camille Vigneault (F-14). Ses lunettes avaient éclaté en morceaux, percutées de plein fouet par la balle qui lui avait traversé le crâne. Et de crâne, elle n’en avait plus grand-chose avec l’arrière qui était ouvert comme une fleur, une flaque rouge grossissant à vue d’œil partout autour. Sur sa veste d’uniforme, deux trous nets se dessinaient, de petites crevasses gorgées de sang peignant doucement écarlate l'insigne doré de la République.

Les hurlements et les pleurs emplis de terreur n’en finissaient plus. Kyle serrait les poings si forts qu’il en avait presque les larmes aux yeux. Les soldats ne prirent pas de temps à tirer à nouveau, cette fois en l’air, pour ramener tout le monde au silence avec une redoutable efficacité. Les gens avaient compris. Les armes à feu n’étaient pas là pour décorer et personne n’hésiterait à les faire taire perpétuellement s’il le fallait.

-Eh bien. Quel dommage, dit finalement Bumbledore. Ce n’est pas très bien de tuer des participants avant même le début du jeu. Ah là là, quel dommage, quel dommage. Enfin, maintenant, vous êtes au courant : pas de bavardage et on reste bien tranquille à sa place. Pas de crise non plus, d’accord?

Quelque part au fond de la salle, quelqu’un vomit. D’autres continuaient de pleurer en silence et plusieurs gardaient les yeux braqués sur leur pupitre. Il s’agissait là de la solution la plus prudente pour bon nombre d’entre eux. (C’était d’autant plus horrible de devoir prendre conscience de la façon dont se jouait maintenant littéralement leur vie.)

- Donc où en étais-je, reprit le type en se grattant la barbe avec un désintérêt répugnant.

Pris de cette tenace envie de lui vomir au visage, Kyle en arrivait à se demander comment un individu pouvait atteindre un tel niveau de nonchalance et d’hypocrisie (il y avait le cadavre d’une jeune fille dans la pièce, dans la même pièce qu’eux tous) sans se consumer dans sa propre saleté. L’homme en question poursuivit néanmoins :

-Ah oui! Alors, beaucoup pensent qu’une telle mise en situation pour le déroulement du Programme pose une évidente inégalité des sexes. Cependant, nous sommes fiers d’annoncer que ce n’est pas le cas. Les statistiques recueillies des précédents Programmes nous indiquent que 49% des gagnants sont en réalité des championnes! Jeunes filles, soyez rassurée, comme vous pouvez le remarquer, la République fait constamment de son mieux pour assurer une égalité presque parfaite à tous ses citoyens. Ainsi, s’il arrive que certains individus naissent mieux disposés que d’autres, comme il est évidemment le cas, tous en conviendrons, la République a choisi de réparer ce, disons, "tort naturel" par une distribution au hasard des armes.

Systématiquement, les trois soldats se mirent à déposer de larges sacs en nylon sur le bureau du professeur, certains paraissant distordus par leur contenu. Bumbledore se dirigea vers le tableau et se y traça minutieusement une forme bizarre, une espèce de boomerang étiré vers la droite, dans lequel il planta au sud-est un gros point sombre.

- Vous vous trouvez présentement sur une île, expliqua-t-il, une île dont nous avons au préalable évacué les habitants. Celle-ci possède une circonférence d’environ 5,5 kilomètres, ce qui est assez restreint, vous en conviendrez. Les ronds dessinés autour représentent des navires militaires. Ils sont postés aux quatre extrémités de l’île et ont pour unique tâche de supprimer tout participant qui tenterait une petite escapade par les mers. Le point en bas à gauche est l’emplacement approximatif de l’école. C’est ici que nous nous trouvons tous présentement.

Il couvrit l’île d’une douzaine de lignes verticales, puis fit de même à l’horizontale, transformant son dessin en un quadrillé mal équilibré.

- Chacun d’entre vous se recevra un sac contenant une arme aléatoire, une boussole, une montre, un peu de subsistance et une carte à peu près comme celle-ci, mais garnie de plus de précisions évidemment. Pourquoi est-elle divisée ainsi, vous me demanderez? Simplement dit, chaque carré représente une zone sur l’île. Quatre fois par jour, soit à minuit, à six heures, à midi et à dix-huit heures, j’annoncerai les zones décrétées « interdites ». À ce moment, il vous sera vital de les prendre en note et de les éviter à tout prix, car si jamais vous vous faites prendre le pied dans une telle zone…

Le type tapa deux doigts sur son cou, observant avec un amusement visible les élèves faire de même. Certains semblèrent prendre conscience pour la première fois de leur propre collier à en voir les inspirations paniquées et les yeux exorbités des concernés. Kyle s’efforça de ne pas toucher le sien, pressentant de nouveau le métal contre sa peau comme un objet intrusif et profondément mauvais. Il attendait avec une appréhension morbide la suite de la phrase de l’autre.

- Charmants jouets, ne sont-ils pas?, commenta celui-ci avec un écoeurant sourire satisfait. De petites merveilles de la technologie américaine. Ils sont incassables, complètement à l’épreuve de l’eau et permettent de mesurer en temps réel l’état de santé de chacun d’entre vous. Si vous êtes vivants, ils nous l’apprennent et si vous êtes morts, même chose. Mieux encore, ils sont équipés d’une puce de localisation! Ainsi, tout comme je le disais, si jamais, par le plus grand des malheurs, vous vous retrouvez dans une zone déclarée interdite, l’ordinateur aura tôt fait de repérer la présence de votre collier et d’y envoyer un signal qui provoquera son autodestruction. Entre d’autres termes : vous exploserez.

Plusieurs gémissements se firent entendre. Un vide absurde s’installa à l’intérieur de Kyle, complètement dépassé par les propos qu’il entendait. Ils avaient une bombe autour du cou.

En diagonale de son pupitre, son copain Louis Bienaimé (G-2) tremblait visiblement, la veste de son uniforme tendue sur son large dos crispé. Kyle n’osait pas se retourner pour regarder Jean ou Joel et encore moins Legan, qu’il n’aurait sans doute pas aperçu de toute façon. Legan devait être terrifié. Kyle s’efforçait de ne pas trop y songer, car cette simple pensée le terrorisait autant qu’elle l’enrageait, et pour le moment, il ne se sentait capable d’aucune réponse logique. (Il tâchait aussi de ne pas penser comment il suffisait à Legan de tourner légèrement le regard pour apercevoir encore et toujours le cadavre inerte de Sabrina Wagner.)

- Vous aurez compris qu’ils sont diablement utiles pour le déroulement du jeu, poursuivit le professeur. Plus il y a de zones interdites et plus le terrain se fait restreint, donc plus les rencontres entre élèves sont fréquentes! Ce qui est exactement le but recherché, vous en conviendrez. Mentionnons d’ailleurs que s’il n’y a aucun mort sur une période de vingt-quatre heures, tous ces jolis accessoires exploseront simultanément, lequel cas, il n’y aura pas de vainqueur. Ce serait une fin bien peu intéressante pour ce Programme, alors je vous conseille de vous efforcer à tuer vos petits camarades, ajouta-t-il d’un hochement de tête entendu. Oh et puis, un dernier mot sur les colliers : il est fortement suggéré de ne pas tenter de vous en débarrasser. Ils sont assez sensibles pour exploser si vous tirez un peu trop dessus. Alors, pas touche, hein?

Sans surprise, il n’y eut aucune réaction de la part de la classe. Personne ne semblait plus vouloir bouger, comme alourdis par la peur de déclencher l’artefact en question. Après quelques secondes de silence, le type du gouvernement se racla la gorge. Il gratta sa barbe de nouveau en jetant un œil aux statues des Forces d’intervention rapide qui se tenaient derrière, bien raides, puis reprit :

- Voilà, j’arrive presque à la fin de mes explications. Les derniers détails à savoir sont les suivants : d’abord, aucun téléphone ne fonctionne sur l’île. Si vous tentez de contacter maman ou papa, qui sont d’ailleurs déjà au courant de votre participation au Programme, inutile de vous inquiéter à ce sujet, ce sera l’école ici qui recevra l’appel. Ne gaspillez pas votre salive et rangez tout de suite vos appareils bien loin, pausa-t-il avec un autre sourire horrifiant. Ensuite, pour le moment, il n’y aura qu’une seule zone interdite : l’école. Donc, je vous suggère de ne pas traîner sur les lieux et de vous en éloigner d’au minimum deux cents mètres, car sitôt tout le monde sorti, l’endroit ne vous sera plus accessible. Finalement, suivant le principe d’égalité de la République, nous allons tirer au sort le premier ou la première à quitter cette classe. Les suivants sortiront en ordre alphabétique, alternant filles et garçons, à deux minutes d’intervalle les uns des autres. Encore une fois, il est interdit de traîner dans l’enceinte de l’école, sous peine de se recevoir une balle au milieu du front comme cette pauvre fille gisant en ce moment même à vos pieds. À vous qui êtes si doués pour fuir les lieux scolaires, j’ose croire que ça ne posera pas problème que de vous empresser de quitter l’école, n’est-ce pas?

Encore une fois, il n’y eut aucune réponse. La classe était imprégnée de ce type de silence propre à la terreur et à la sourde colère, si lourd et torturé qu’il paraissait plus bruyant que les plus déchirants hurlements. Il n’y avait pas d’horloge pour faire tiquer le temps, mais chacun le sentait découler au même rythme que ses battements de cœur affolés. Albert Bumbledore, de toute sa courte horreur, lâcha un léger rire, stupide petit son hautain que Kyle aurait bien voulu lui faire ravaler.

- Juste avant de procéder au tirage au sort, dit-il, j’ai une petite tâche à vous faire remplir. C’est tout simple, voyez. Vous trouverez dans votre pupitre une feuille et un crayon; sortez-les. Je veux maintenant que vous écriviez bien proprement « Nous jurons de nous entre-tuer» trois fois sur la feuille. Ensuite, faites de même avec la phrase « Si ce n’est pas moi qui tue, je me ferai tuer ».

Dans un même mouvement, les élèves de la S-6 s’exécutèrent. Dégoûté, Kyle s’appliqua à tracer les mots de son écriture la plus laide, véritable tache illisible posée de travers sur la feuille. Il songea à déformer le message, mais un flot d’images se déferla sur lui (le corps de Sabrina Wagner tombant au sol, le collier de métal reluisant contre la nuque de Lana Campbell, le sourire hargneux de l’agent du gouvernement, les trois soldats et leurs pistolets fumant) et lorsqu’il posa son crayon sur la feuille, ce fut pour écrire les mots de la République.

-Slendide, splendide, fit Bumbledore en tapant dans ses mains, une fois que la majorité d’entre eux eurent fini. Nous en venons maintenant à la partie la plus intéressante de la soirée, c’est-à-dire, le tirage au sort du chanceux ou de la chanceuse qui aura l’occasion de sortir en premier de cette salle.

De l’un des tiroirs du bureau du professeur, le fonctionnaire tira un pot rempli de papiers repliés. On aurait dit une banale loterie à la kermesse de l’école, et non pas le sort de trente élèves laissés à eux-mêmes pour s’entre-tuer dans un bocal. Et lorsque le type déplia le bout de papier choisi, il avait le sourire satisfait de celui qui s’apprête à annoncer une grande nouvelle.

- Eh bien, comme c’est drôle, déclara-t-il. L’élève qui sortira en premier de cette classe est le garçon numéro un! Benjamin Aaron, c’est à ton tour de jouer!

Il y eut un moment d’immobilité totale, puis lentement, avec des gestes rigides, Benjamin Aaron (G-1) se leva de sa chaise. Il fit quelques pas vers le bureau du professeur avant de réaliser qu’il avait laissé son sac de voyage sous son pupitre et revint alors s’en emparer maladroitement. Benjamin avait le front luisant de sueur et les lunettes un peu de travers, le teint encore plus pâle qu’à l’habituée. Il tremblait, tant et si bien qu’il faillit échapper le sac que le soldat lui tendait au sol. La tête basse, il franchit rapidement la distance qui le séparait de la porte du corridor, mais s’arrêta à l’encadrement avec une inspiration chevrotante. Le dernier regard qu’il lança à l’ensemble de la classe était vitreux, hanté comme celui du condamné qui s’avançait sur la ligne verte, ce qui était en réalité exactement le cas.

Kyle le regarda disparaitre par l’embrasure de la porte, le poing crispé sur les mots
« Nous jurons de nous entre-tuer. Si ce n’est pas moi qui tue, je me ferai tuer ».


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Ariel

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MessageSujet: Re: Battle Royale    Mar 2 Avr 2013 - 15:55

3.


Le Programme... ce n'était pas possible. Malgré le fait qu'il était un individu légèrement paranoïaque, Ariel n'aurait jamais songé l'espace d'un instant que l'autobus qui devait les mener à Orlando les envoyait plutôt vers leur mort.

Tout comme il avait été l'un des premiers à s'endormir dans l'autobus (Ariel avait toujours été très sensible aux gaz et odeurs de toutes sortes, il avait entre autres beaucoup de difficulté à supporter les parfums que sa sœur adorait tant), il s'était éveillé parmi les premiers. Il avait d'abord remarqué l'état de tension extrême de ses membres ainsi que son mal de tête cinglant. On aurait dit que quelque chose flottait dans son cerveau, une sorte de brume lui empoisonnant les méninges. Son premier réflexe fut ironiquement de songer que quelqu'un venait de tenter de l'assassiner dans son sommeil, ce qui n'était pas trop loin de la réalité. Du moins, de la réalité qu'il allait vivre au cours des prochaines heures… non, des dernières heures de sa vie. Ariel ne croyait pas avoir beaucoup de chances de sortir de cet endroit vivant.

La deuxième chose qu'Ariel avait remarqué fut la présence d'un objet métallique froid autour de son cou. Paniqué, il l'avait tâtonné et constaté qu'il devait s'agir d'une sorte de collier. Instinctivement, il avait balayé la salle du regard à la recherche d'autres anomalies et constaté que l'endroit où ils étaient n'était ni leur salle de classe habituelle, ni leur destination de sortie de fin d'année. Les autres élèves de la classe semblaient assoupis sur leur pupitre; ils avaient repris connaissance graduellement, toutefois. Abigail Silverman (F-13), à sa droite, semblait également avoir été éveillée depuis quelques minutes. Ils avaient échangé un regard. L'expression d'Abby illustrait son inquiétude grandissante face à ce décor imprévu qu'était cette salle de classe couverte de graffitis et mal éclairée. Ariel avait songé que sa propre expression était probablement un reflet de la sienne et il avait détourné rapidement le regard. Regarder dans les yeux une personne tout aussi terrorisée que soi-même dans un moment de panique, c'était comme regarder la peur en plein visage.

Ariel préférait ne pas se remémorer certaines choses qui étaient arrivées par la suite. Bumbledore (quel nom ridicule) était arrivé et leur avait expliqué qu'ils avaient été choisis pour le Programme. Faëlle Rosama (F-11), une fille plutôt menue à la chevelure brune et bouclée qu'Ariel connaissait depuis qu'il avait à peine cinq ans, avait aussitôt éclaté en sanglots à cette annonce. Faëlle était le type de personne qui pleurait facilement. Or, ses pleurs étaient habituellement des pleurs de joie, indiquant le surplus d'émotion qu'elle ressentait lorsqu'elle était heureuse. Ariel aurait bien voulu se lever de son siège pour aller la consoler, mais la présence des militaires armés jusqu'aux dents l'en avait dissuadé. Le fait que Faëlle affichait un tel désespoir, elle qui était habituellement une présence rafraîchissante dans cette classe remplie de gens cyniques et négatifs (dont Ariel avouait faire partie), fut l' élément qui ramena les élèves à une réalité qu'ils tentaient probablement tous d'éviter.

Ariel n'avait écouté que d'une oreille les réactions indignées ou perplexes des autres élèves à l'annonce de Bumbledore; les écouter poser des questions vides ne faisait d'augmenter son angoisse face à la situation actuelle. À la place, il s'était mis immédiatement à se demander à qui il pouvait faire confiance une fois dans l'arène. L'arène… le commentaire qu'il avait passé à Emy un peu plus tôt à propos de la forte probabilité de ses camarades de classe de s'entre-tuer lui paraissait désormais de très mauvais goût. Il avait cherché le regard d'Alisey, assise trois rangées en avant, mais sans succès.

Par la suite, un crissement de chaise strident avait retentit dans la salle. Ariel arrêta aussitôt son processus de remémorisation des évènements antérieurs. Il ne voulait surtout pas repenser à la mort affreuse de Sabrina Wagner (F-15). Il ne la connaissait pas particulièrement bien, et la majorité des quelques conversations qu'ils avaient eues s'étaient mal terminées à cause de la combinaison des paroles parfois un peu trop franches d'Ariel et de la grande susceptibilité de la jeune fille (Ariel songea qu'il n'aurait jamais la chance de s'excuser correctement, ce qui ajouta une couche de culpabilité à son moral déjà à plat à cause de la peur et de l'anxiété). Par contre, il savait que Faëlle était très proche d'elle, ce qui n'était définitivement pas une bonne chose pour l'état d'esprit déjà très chamboulé de son amie d'enfance, surtout puisqu'ils allaient probablement s'enfuir de l'école ensemble… si Ariel réussissait à faire plus de deux pas à l'extérieur sans mourir, bien sûr.

Le manque de confiance d'Ariel en ses chances de survie était dû à l'ordre dans lequel les élèves sortiraient. Il avait rapidement fait le calcul et avait remarqué que si on appelait les gens en ordre alphabétique en alternant garçon/fille, il se retrouverait derrière Nolan River (G-10) et Lê Thu Pham (F-10). Il n'était même pas surpris de se retrouver dans une situation aussi horrible, avec deux potentiels meurtriers alliés juste en avant de lui dans l'ordre de distribution des sacs à dos; Ariel avait remarqué qu'il était une personne d'un naturel malchanceux, c'était comme si son existence était maudite. Il s'était fait à l'idée. Auparavant, ce trait de personnalité permettait au moins à Ariel de procurer des bons moments de plaisanterie à ses amis, même s'ils étaient drôles à ses dépens. Par contre, dans une situation de vie ou de mort, sa malchance naturelle n'était vraiment pas la bienvenue. Ariel osait espérer que Faëlle, qui sortirait juste après lui, réussirait à ne pas se faire massacrer par le duo meurtrier formé des deux élèves les plus dangereux de la classe. Autant il semblait être un cauchemar ambulant, il avait toujours considéré Faëlle comme sa contrepartie dans le domaine de la chance. Un jour, elle avait trébuché sur un journal et trouvé deux cent dollars à l'intérieur. Sérieusement. Cette fille-là était définitivement née sous une bonne étoile.
Après avoir fait promettre sur papier aux élèves de s'entre-tuer (Ariel avait voulu faire un dessin pour se changer les idées mais il avait échoué lamentablement et terrorisé, il avait fini par écrire les phrases demandées à contrecœur pour ne pas se faire massacrer), Bumbledore, dont le ton de voix était désagréablement heureux compte tenu des circonstances (ce qui ne surprit pas vraiment Ariel, compte tenu du fait qu'il était un agent d'un gouvernement corrompu dans une société dystopique, mais ne manqua pas de le dégoûter), annonça le nom du premier garçon à sortir, comme par hasard le premier de la liste, Benjamin Aaron (G-1). Ariel le regarda sortir, le teint blême, et il revit à nouveau le reflet de sa propre peur qu'il avait aperçue un peu plus tôt lorsque son regard avait croisé celui d'Abby.

-Bree Arkins! Viens chercher ton sac! Allez, croise les doigts pour un fusil! Répète-toi le dans ta tête! Fusil, fusil, fusil! Pas un truc inutile comme une fourchette, pour gagner il te faut une bonne arme comme un FUSIL!

Le ton faussement enfantin de Bumbledore donna mal au cœur à Ariel qui regarda Bree, une bonne amie d'Alisey, empoigner rapidement son sac, sans doute tout aussi écœurée que lui des antiques de Bumbledore. Elle replaça nonchalamment son gros chapeau brun mou sur sa tête, sans doute plus par réflexe que par nécessité, et s'enfuit de l'école au pas de course.

-Louis Bienaimé! Regarde mon grand…

Ariel était en train d'essayer d'écouter le discours traumatisant que Bumbledore avait concocté pour Louis lorsqu'il sentit un léger coup sur sa chaise. Il combattit son instinct de se retourner; après ce qui était arrivé à Sabrina, il n'aimait mieux pas prendre de chance. Il savait que Jérôme Trudel (F-15) était assis derrière lui. Peut-être souhaitait-il qu'il fasse un message à sa petite amie, Beth Ottis (F-9), de sa part? Après tout, elle était juste devant lui.

Ariel songea à une alternative. Jérôme voulait parler à Beth, assurément. Par contre, il ne pouvait pas lui parler directement. Il jeta un coup d'œil aux militaires. Ceux-ci n'avaient pas réagi au léger coup sur sa chaise et se contentaient de regarder les élèves d'un air hostile ainsi que les départs des premiers étudiants. Ariel prit alors une décision. Il expira discrètement, espérant que cette décision ne serait pas sa dernière.
Il donna un léger coup sur la chaise de Beth.

Et entendit le bruit de trois fusils se recharger simultanément, pointés dans sa direction.

Mort de peur, Ariel se cacha le visage entre les mains. La mort de Sabrina, qu'il avait essayé de supprimer de sa mémoire un peu plus tôt, lui revint en tête. Son expression, mélange de terreur et d'incrédulité, lorsque les soldats l'avaient criblée de balles. L'image mentale qu'il avait en tête se modifia subitement; maintenant, c'était lui-même qui était criblé de balles. C'était fini. Il avait mal calculé son coup. Il avait frappé la chaise de Beth beaucoup trop fort, les soldats l'avaient entendu et maintenant, il allait mourir. Ariel repensa à ses parents, à sa sœur, qu'ils ne reverraient jamais. À qui il ne pourrait jamais dire adieu…

Les soldats n'avaient toujours pas tiré sur lui. Étrange. Ça devait faire une bonne trentaine de secondes qu'il les avait alertés en essayant d'attirer l'attention de Beth, pourtant… ou pas. La panique avait fait perdre toute notion du temps à Ariel.

-Woah, pas la peine de tirer. Tout le monde est calme en ce moment.

Ariel reconnut la voix de Joel Maillet (G-9). Interloqué, il ouvrit lentement les yeux pour voir ce qui se passait exactement.

Ce n'était pas lui que les soldats visaient, mais bien Joel. Il avait un bout de papier froissé dans une main et Ariel reconnu cette vieille feuille jaunâtre comme étant l'une de celles utilisées un peu plus tôt pour faire promettre au élèves de s'entre-tuer. Il avait également l'air tout aussi relax que d'habitude. C'était comme s'il n'avait pas trois mitraillettes pointées sur lui.

-Lana Campbell.

Apparemment, aucune situation n'allait empêcher Bumbledore d'appeler les étudiants à exactement deux minutes d'intervalles, pas même le fait que l'un d'entre eux avait présentement des mitraillettes pointées sur lui. Lana sortit rapidement de la classe après avoir empoigné son sac et jeté un regard inquiet à Joel. L'agent du gouvernement reporta son attention sur ce dernier une fois que la fille aux longs cheveux blonds fut sortie de la pièce.

-Ah non, vraiment. Qu'est-ce que tu as dans la main? Viens me la porter. Aller, si tu n'as rien à cacher! Ces gentils messieurs ne te feront pas de mal si ton ami a écrit les bons mots sur sa feuille!

Ariel comprit alors que quelqu'un avait lancé sa feuille lignée à Joel. Tous retinrent leur souffle alors que Joel se dirigea nonchalamment vers Bumbledore pour lui remettre le papier. Lorsqu'il fut entre ses mains, l'agent se mit à lire son contenu, en commençant par le nom de la personne qui avait lancé la feuille.

-Aah! Jérôme Trudel est le nom de celui a envoyé ce petit message! Voyons voir… « Nous jurons de nous entre-tuer». Bon d'accord, rien de très extravagant, seulement les phrases qu'il fallait écrire. Votre ami a visiblement voulu vous envoyer une petite menace d'avant-match! Je vais vous épargner pour cette fois. Mais ne dérangez plus ou sinon vous finirez comme Miss Wagner au fond de la classe.

Joel regarda fixement Bumbledore, l'air ennuyé.

-C'est good, monsieur.

Il retourna à sa place en faisant un détour par le derrière de la classe. Il passa derrière Jérôme et Ariel, avec l'excellente vue qu'il avait de la scène, aurait pu jurer que Jérôme venait de lui remettre un second morceau de papier, cette fois avec beaucoup plus de subtilité. Une fois Joel rassis, Bumbledore appela le prochain élève.

-Darren Côté-Santos! Aah, un grand garçon comme toi, tu vas être au moins parmi le top cinq, j'espère! Tu sembles si fort, imagine tous les crânes que tu pourrais fracasser avec ces mains-là!

Darren, qui semblait proche de la nausée, se leva avec difficulté de sa chaise. À ce moment là, Ariel réalisa qu'Alisey serait la prochaine à sortir. Il la chercha du regard à nouveau, essayant de déchiffrer le fond de ses pensées.

Le cœur d'Ariel manqua un battement lorsqu'il nota l'expression qu'affichait sa meilleure amie. Elle avait les mains crispées sur son pupitre et elle semblait fixer un point au sol. Mais ce n'était pas ça qui terrifiait le plus Ariel. Ce qui lui faisait vraiment peur, c'étaient ses yeux. Ils démontraient une rage folle, évidemment, mais également une lueur de détermination. C'était presque comme si…

Non…

Pas elle, pas Alisey! C'était impossible! Elle ne pouvait pas…

Une petite voix désagréable dans la tête d'Ariel sembla lui souffler à l'oreille «mais à Ariel, Alisey a une mentalité de survivante, tu le sais, c'est normal qu'elle veuille jouer au jeu!» et il fit tout pour l'ignorer. Alisey était sa meilleure amie, maintenant n'était pas le bon moment pour être pris d'une crise de paranoïa. Elle ne lui ferait jamais de mal, ni à aucun autre camarade de classe, d'ailleurs! Elle réfléchissait à ses alliés potentiels comme lui, c'était tout…

-Alisey Firas! Ooh regardez-moi ça, elle est toute petite!

Alisey se leva brusquement de sa chaise, qui tomba par terre avec un fracas sonore. Elle se dirigea d'un pas rapide vers les sacs et empoigna le sien vivement. Après avoir jeté un regard hargneux à Bumbledore, elle sortit à l'extérieur au pas de course.
Ariel ne savait pas quoi faire de cette réaction. Pouvait-il vraiment faire confiance à Alisey? Elle était en colère, évidemment. Ils l'étaient tous. Pourtant, quelque chose clochait dans son attitude générale. Elle avait évité son regard à maintes reprises. Ariel espérait qu'elle allait bien… du moins, compte tenu des circonstances.

La suite des appels se fit dans un calme relatif. Bumbledore continua à appeler les élèves avec extravagance. Cameron Doyle (G4) et Kelly Fischer (F4) sortirent tous les deux sans causer de commotion, l'air de vouloir être partout sauf ici. C'était deux élèves qu'Ariel ne connaissait pas particulièrement.

-Kyle Greenwood.

Kyle sortit précipitamment de la classe après avoir jeté un dernier coup d'œil à Maeila, qui était juste après lui dans l'ordre de sortie. Il semblait vouloir lui dire de se dépêcher. Une fois Maeila partie à son tour, Ariel comprit l'empressement de ses amis; Nikolaï Ivanov (G-6) était juste après eux.

Ariel était probablement l'une des seules personnes de la classe qui pouvait prétendre bien connaître Niko. Et encore là, il ne pouvait affirmer qu'il le connaissait parfaitement non plus. Niko était imprévisible. Il pouvait être capable du meilleur comme du pire. Et dans un tel contexte, le pire…

Ariel frissonna. Tout dépendrait probablement de l'arme qui lui serait attribuée dès le départ. Et même là… si il se trouvait en possession d'un fusil, Ariel ne pouvait prédire s'il en profiterait pour se suicider ou s'il déciderait de… s'amuser un peu.
Peut-être qu'il devrait partir à sa recherche. Ariel était presque 100% certain que Niko ne le tuerait pas sans lui faire un discours moralisateur avant, il serait peut-être capable de le convaincre de ne pas tuer personne. S'il était chanceux, Niko accepterait peut-être même d'essayer de construire quelque chose pour permettre à tout le monde de s'enfuir!

-Nikolaï Ivanov.

Niko s'avança tranquillement vers les sacs. Il prit tout son temps pour passer le sien derrière son dos en jetant de longs regards aux élèves encore dans la classe. Ariel jurerait qu'il l'observa un peu plus longtemps que les autres, une lueur étrange dans les yeux. Des dizaines d'images de souvenirs passés refirent surface dans sa mémoire alors que Niko quittait la classe.

C'est à ce moment qu'il se souvint de Faëlle. Faëlle qui allait sortir juste après lui. Faëlle qui était comme une petite sœur à ses yeux. Faëlle qu'il s'était juré de protéger coûte que coûte.

Il n'allait pas rechercher Niko, pas avec Faëlle à ses côtés. Peu importe le lien qui existait entre lui et Niko. Peu importe s'il était peut-être le seul à pouvoir le convaincre de ne pas faire de mal à personne. Il ne pouvait pas en être complètement sûr. Par contre, il pouvait s'assurer que Faëlle survive.

Ariel jeta un regard à la petite brune bouclée. Elle avait la tête cachée derrière ses bras et semblait ne pas vouloir la retirer de là. Son cœur se serra.

-Ophia Matavel.

Une autre personne à surveiller une fois à l'extérieur. Ariel considérait Ophia comme étant pratiquement une agente du gouvernement. En classe, lorsqu'un élève commettait quelque chose qui pouvait être considéré un tant soi peu contre les figures d'autorités (par exemple, une caricature hargneuse d'un membre de l'élite) et qu'elle se trouvait dans les parages, la personne qui avait commis le méfait était mystérieusement réprimandée peu longtemps après. Ariel ne serait même pas surpris qu'elle croit sincèrement que la sélection de leur classe avait été faite de façon non-aléatoire et qu'elle soit convaincue que sa mission était de massacrer tout le monde. Le fait qu'elle semblait faire une fixation sur lui ne le mettait pas à l'aise non plus, disons.
Ophia s'empara de son sac. Après avoir repoussé ses longs cheveux teints en blanc derrière elle à l'aide d'une main minutieusement manucurée de vernis noir, elle sortit machinalement à l'extérieur.

-Ethan Lapierre.

Un adolescent brun avec une tuque s'avança vers les sacs. Curieusement, il ne semblait pas pressé. Seuls Ophia et Niko avaient pris leur temps pour le moment, pourtant. Les élèves qui pensaient probablement au meurtre. Alors pourquoi Ethan…
Lorsque la réalisation se fit, Ariel arrêta sa ligne de pensée. Ethan prenait son temps parce qu'il avait peur de ce qui l'attendait en dehors. Il craignait probablement qu'Ophia l'attende à l'extérieur, arme à la main. Ariel songea à Nolan et Lê Thu. Il savait que lorsque ça serait son tour de sortir, il partagerait une crainte similaire.

-Lydia Morelli.

Le temps sembla s'arrêter alors qu'Ariel regardait Lydia s'emparer de son sac attitré. Il avait repoussé la belle brune de ses pensées jusqu'à maintenant, mais il ne pouvait ignorer que sa vie était tout aussi en danger que la sienne. Ariel ignorait si il voulait la revoir une fois à l'extérieur. Il savait que si il tombait sur elle, il voudrait la sauver à tout pris et son jugement en serait affecté. Heureusement, Lydia n'aurait probablement pas besoin de lui. Au contraire, si ils se mettaient en équipe, ce serait probablement lui qui aurait besoin de son aide. De plus, un seul pouvait sortir d'ici vivant. Ariel n'était pas idiot; si ça se jouait entre eux à la fin, elle n'hésiterait pas à le tuer. Lydia ignorait les sentiments qu'il ressentait pour elle et les circonstances n'étaient définitivement pas favorables à ce genre de confessions. Il était sûrement préférable qu'Ariel ne cherche pas Lydia. Peu importe l'arme qu'on lui donnait, elle pourrait se débrouiller, et beaucoup mieux que lui, à moins d'une malchance extrême.

Ariel regarda Lydia sortir précipitamment après avoir jeté des regards inquiets à ses amis. Il ferait tout pour que Faëlle gagne mais si quelque chose devait lui arriver, c'était Lydia qu'il voulait voir sortir de cet évènement victorieuse. Et Alisey. Même Niko, dans un sens…

Ariel se cacha la tête entre les bras, couché sur son pupitre. Il ne voulait pas que personne ne meurt. Il ne voulait pas faire partie de ce fichu Programme…

Après Lydia, Jean Leclerc sortit de la classe avec un dernier salut qu'il fit à l'aide de son chapeau. Elena Morin (F-8 ), qui semblait au bord des larmes, suivit.

-Joel Maillet.

Le grand garçon jeta des regards entendus à Beth et Jérôme avant de s'en aller calmement. Ariel enviait le sang-froid de Joel. Comment pouvait-il être aussi tranquille lorsque sa vie et celle de ses amis étaient en danger?

-Beth Ottis.

Sa camarade de classe empoigna son sac à la vitesse de l'éclair et fila vers la sortie dans un temps encore inégalé jusqu'à présent, ses tresses flottant derrière elle. Sa rapidité rappela à Ariel que le temps filait et que dans exactement six minutes, ce serait son tour. Mais en attendant…

Ariel jeta des regards aux deux élèves qui devaient encore sortir avant lui. Il regretta aussitôt cette décision. Nolan et Lê Thu se jetaient des regards complices. Lorsqu'ils sentirent son regard sur eux (être un psychopathe semblait venir avec cette superbe caractéristique en prime), ils se retournèrent. Lê Thu le regarda d'un air intimidant et Nolan lui fit un grand sourire. Ariel détourna instantanément les yeux.

-Nolan River.

Nolan empoigna son sac, fit un clin d'œil en direction d'Ariel, puis s'en alla. Ariel devait avoir l'air pétrifié de peur. Il était fort probable qu'il l'attende à la sortie avec Lê Thu. En tout cas, il lui avait fait savoir qu'il avait remarqué qui sortait après eux, merci beaucoup.

-Lê Thu Pham.

L'adolescente asiatique s'empara de son sac. Ariel allait émettre un soupir de soulagement à sa décision de ne pas le regarder étrangement comme Nolan lorsque, comme si elle avait lu dans ses pensées (un autre superpouvoir possédé par les psychopathes), elle s'arrêta devant la sortie un bref instant pour le fixer longuement.
Lê Thu mima le signe de trancher une gorge avec sa main en le regardant avec une lueur dangereuse dans les yeux. Ariel déglutit. Finalement, la fille aux longs cheveux noirs sortit de la classe.

Ça s'annonçait plutôt court comme expérience pour lui.

Ariel regarda sa montre avec angoisse. Les aiguilles tournaient paresseusement vers l'heure de sa mort. Lorsqu'il ne resta que quelques secondes, il jeta un dernier regard en direction de Faëlle.

Son amie le regardait déjà lorsqu'il tourna les yeux vers elle. Elle avait le regard humide et les joues imbibées de larmes. Ariel essaya de lui communiquer mentalement «si tu sors dehors et que je suis probablement mort, cours!» mais il doutait en ses capacités télépathiques. De toute façon, il sortait en premier. Il l'attendrait.

-Ariel Savary.

Ariel se leva péniblement de sa chaise. Mettre un pied devant l'autre lui semblait physiquement douloureux. Il se sentait comme un condamné à mort qui se dirigeait vers la chaise électrique. Ariel songea cyniquement que la comparaison était horriblement appropriée.

Bumbledore le regardait avec satisfaction alors qu'il prenait son sac. Ce dernier était plutôt léger. Ariel se mordit la lèvre; l'arme dont il avait hérité n'était visiblement pas très lourde. Aussi ignoble que cela puisse être à admettre, il aurait espéré hériter de l'une des mitraillettes.

Il jeta un dernier regard à sa classe, la S-6. Les huit élèves restants semblaient majoritairement regarder ailleurs, tentant désespérément de se changer les idées. Faëlle le regardait toujours, apeurée (Ariel se demanda depuis combien de temps elle le fixait avec désespoir). Jérôme contemplait ses doigts avec une expression préoccupée. Tommy Stone, mieux connu sous le nom de Bones (G-12) semblait jeter des regards insistants à Emy, qui l'ignorait obstinément. Cinnamon semblait murmurer quelque chose du bout des lèvres qui ressemblait étrangement à «faites que ça soit un fusil, allez…» et Ariel espéra qu'il ne tombe pas sur un fusil car si c'était le cas, il allait probablement être une autre personne à surveiller parmi les meurtriers potentiels.

Le couloir menant à la sortie était très silencieux, ce qui agrandissait l'écho provoqué par le bruit de ses pas. Ariel sentit son cœur battre très rapidement. Il essaya de faire le moins de bruit possible en marchant (comme si ça allait empêcher Nolan et Lê Thu de le voir à la sortie), sans succès. Son stress rendait ses pas plus lourds.

Une fois devant la porte de sortie, Ariel jura qu'il aurait pu mourir d'une crise cardiaque sur-le-champ. Il mit un pied à l'extérieur, et…

-RATATATATATATATATATA

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Kyle

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MessageSujet: Re: Battle Royale    Ven 12 Juil 2013 - 20:03

4.

La traversée du couloir se fit à l’aveuglette. Kyle en franchit la majeure partie sans même le réaliser, les yeux fixés sur la sortie qu’il apercevait au fond, un rectangle bleuté qui se découpait nettement là où tout le reste se voulait grisâtre et mal illuminé. Toutes les salles de classes étaient fermées, voire barricadées, sauf une dont la porte laissait filtrer un rayon lumineux. Kyle passa devant sans s’y attarder, sans remarquer le nombre alarmant de soldats des Forces d’intervention rapide qui s’y trouvaient postés. (Ramassés en silence dans une petite pièce face à une télévision défraîchie en mode muet; il y en avait un pour chaque élève présent sur l’île.) Kyle ne ralentit qu’une fois arrivé tout près de la fin du couloir devant la porte maintenue ouverte, puis stoppa complètement.

Sa respiration était courte, sa poitrine compressée, son cœur dément et il savait bien que ce n’était pas à cause des quelques pas qu’il venait de courir. Un néon à moitié décroché pendouillait au-dessus de sa tête, l'éclairait d'une lumière blafarde. Il se trouvait à la démarcation même du jeu.

Derrière: la classe étouffante, le prof débile, le cadavre d'une fille qu'il avait connue, ses amis, Maeila, Legan.
Au-delà, au-delà... Qu'y avait-il au-delà?

Ses deux minutes devaient presque être écoulées et Maeila allait sortir à son tour. Kyle ajusta son sac de voyage sur ses épaules, serra d'une main les ganses de l'autre qu'on lui avait refilé. Il était léger, trop léger pour contenir quelque chose de... (Il n'avait même pas envie de regarder.)

Ses doigts se crispèrent sur la croix qu'il portait autour du cou. Il haïssait, il haïssait être réduit à un stupide espoir de tomber sur une bonne arme pour éliminer plus efficacement ses camarades. Il haïssait devoir repenser les noms de ceux déjà sortis pour juger de leur niveau de dangerosité. Il haïssait être pris dans l'angoisse perverse de l'appréhension: lorsque je sortirais, est-ce que quelqu'un sera là pour... pour...
C'était un abysse, un tourbillon infernal. Et il ne lui restait plus qu'à mettre le pied dedans.

Il inspira. (ready)

Ferma les yeux. (set)

Expira. (go)

La nuit était claire comme jamais elle ne l'était en ville, illuminée par une lune à demi-découverte et des constellations à perte de vue. À peine sorti, Kyle se planqua dans le renfoncement de l'entrée, à l'affut des premiers pas qu'il percevrait de son amie. À vue d'oeil, il n'y avait personne autour; le terrain de l'école était vide. Peu de gens étaient sortis avant Kyle et sans doute avaient-ils tous fui immédiatement. Pour lui, La priorité... La priorité était d'attraper Maeila et de fuir le plus loin possible ensemble.

Une bonne partie de l'horreur du jeu relevait de sa totale imprévisibilité. Après tout, le but était de les rendre tous fous au point de les pousser à s'entretuer. Kyle aurait voulu attendre tout le monde, attendre Legan, Jérôme et Jean et Beth, Elena, Joel et même Cinnamon, mais c'était prendre beaucoup trop de risques. Tous ceux qui sortaient entre étaient complètement imprévisibles. Chacun d'entre eux pouvait se révéler complètement imprévisible. C'était le propre du Programme.

Un cliquetis de talons annonça l'arrivée de Maeila. Elle débarqua dans le couloir, silhouette chancelante alourdie de ses sacs, et se mit à courir comme si ceux-ci ne pesaient rien. Leurs regards se croisèrent à peine; Maeila lui empoigna le poignet au passage et fila comme une flèche en l'entrainant dans son sillage. Ils sprintèrent sur toute la surface découverte du terrain de l'école.

Droit devant, il y avait une poignée d'arbres entassés qui masquaient à peine la côte. Le fleuve miroitait faiblement au travers, semblait se fondre avec le ciel d'encre. Ils bifurquèrent vers la gauche, là où la forêt s'épaississait. Ils coururent et coururent, zigzagant entre troncs d'arbres et racines, quasiment aveugles sous le couvert de la végétation. Le terrain gagna en relief; ils filèrent le long d'une pente étendue sur quelques centaines de mètres, puis se retrouvèrent face à une dépression abrupte. Surprise par le soudain angle, Maeila perdit l'équilibre. Son corps bascula vers l'avant en un absurde ralenti, une pellicule de film décortiquée image par image: d'abord le cri, le regard ahuri de terreur, l'arc vain de ses bras, puis-
Sa main enclenchée avec une force désespérée sur le poignet de Kyle.

Il n'eut aucun temps pour réagir. Ils s'effondrèrent de concert, déboulèrent la petite colline et roulèrent sur le sol humide jusqu’à foncer dans un large tronc d’arbre fendu. Kyle s'écrasa sur son flanc, le souffle coupé. Il ne bougea plus.

Un gémissement s'éleva, étouffé contre le sol. Aplatie sous Kyle, Maeila le repoussa avec difficulté. Elle se déplia et s'assit en tailleur, grimaçante. Kyle se tourna sur le dos, ouvrant les yeux sur un plafond de feuillage noir. Ils se trouvaient dans un coin dégagé sur un tapis de feuilles et de terre humides. Plantés en rangées désordonnées, les arbres les entouraient, silhouettes menaçantes et tordues se dessinant à peine sous la mince lueur de la lune. Ils étaient comme emprisonnés.

- Rien de cassé?, lui vint la voix de Maeila.

Un bref chuchotement gonflé de crainte, glissant dans la nuit poisseuse.

- Non, je crois que j'suis bon. Des égratignures, c'est tout. Et toi?
- J'ai mal au bras, je suis tombée dessus.

Le coeur de Kyle accéléra. Si l'un d'entre eux commençait le jeu déjà mal en point...

- Tu penses que...
- C'est superficiel, ça va partir vite.

Les mots se cassèrent, à bout de souffle, aussi incertains et rassurants que ne l'était tout le reste de l'affaire. Pour cause, la respiration de Maeila était encore sifflante; elle avait couru avec la fin du monde sur ses talons. Son bras la faisait probablement plus souffrir qu'elle ne voulait laisser entendre. Blessure superficielle certes, superficielle en temps normal. Dans le Programme, le moindre accro "superficiel" pouvait vous caler jusqu'au fond. Des points de vie, c'est comme perdre des points de vie dans le jeu vidéo le plus dégueulasse du monde, songea Kyle, une boule nauséeuse au creux du ventre.

Mais au final, que pouvaient-ils y faire ? Le seul pouvoir qui leur restait - si l'on pouvait appeler ça comme tel- était de fermer les yeux et d'espérer que le type qui se trouvait peut-être là-haut leur vienne en aide pour une fois dans son éternelle damnée existence. Do your goddamn job, aurait voulu lui hurler Kyle. Why the fuck did you let this happen. Why the fuck did you let all of this happen.

Le silence, coupé du souffle erratique de Maeila et des bruits de la forêt, éparses, distants. Aucune réponse ne lui viendrait par là. Ni nulle part ailleurs sans doute. De toute façon, ce n'était pas comme si...

Kyle bougea, fit craquer le tapis de feuilles sur lequel il était assis.

- Okay, dit-il parce qu'il n'avait rien de mieux à avancer. Si jamais...si jamais tu vois que ça empire, tu me préviens okay?
- T'en fais pas, répondit Maeila. Je jure que je suis pas en train de mour...

Elle s'interrompit, ravala audiblement le reste de son mot.
On est tous en train de mourir.
Au-dessus de leur tête, un monstre cruel riait.

Maeila passa une main sur son front pour écarter les mèches humides de sa frange. Son bras tremblait imperceptiblement. Dans un effort pour ignorer son précédent faux pas, elle inspira, puis reprit:

- ...J'ai des antidouleurs dans mon sac de voyage. C'est pour les règles, mais... ça pourrait être utile, peut-être. J'ai aussi une petite trousse de premiers soins. Y'a pas grand chose dedans, une coupe de pansements et de l'antiseptique, des trucs pour les brûlures et les piqûres.

Kyle regarda son amie, regarda sa frêle silhouette cachée dans l'uniforme grisâtre de l'école, son bras qu'elle tenait tout près d'elle, ses jambes blanches salies de terre et d'éraflures, sa poitrine qui se soulevait encore rapidement; il regarda et se sentit à la fois profondément désespéré et soulagé d'être avec elle.

( Maeila ne faiblissait pas à son rôle, faiblirait-il au sien?)

- C'est bien, c'est déjà pas mal, finit par dire Kyle, doucement.
- Mais dire que j’ai failli…

De nouveau, elle s’arrêta, cette fois pour ruminer des pensées qui n’étaient propre qu’à elle. Kyle puisa dans ses quelques forces pour la stopper.

- Je sais pas de quoi tu parles, mais fais pas comme si t’avais pu prévoir qu’on se retrouverait pris dans… ce Programme de merde. Personne n’aurait pu savoir.

Maeila lui refila un regard de biais, le blanc de ses yeux étant la seule chose qui semblait illuminer son visage. Kyle remarqua qu’elle avait commencé à se mordre la lèvre. C’était le tic nerveux qu’elle adoptait lorsque quelque chose délogeait à ses prévisions, lorsqu’elle devait repenser à une situation pour la corriger. Un geste évocateur d’une telle banalité que c’en était complètement absurde. Ce n’était plus le Programme, c’était un soir après l’école où Maeila lui racontait que le serveur du Café Dépôt lui avait posé un lapin le dimanche précédent. Deux réalités qui ne pouvaient tout bonnement pas coexister.

- Faut que je me change, dit brusquement son amie. Je peux pas rester en jupe.

Pendant qu’elle fouillait dans son sac, Kyle jeta un coup d’œil circulaire aux environs. Ils étaient appuyés contre l'arbre mort jeté de travers au bas de la pente qu'ils avaient déboulée. D'un côté comme de l'autre, il serait très facile de leur tomber dessus par surprise.

- Je pense qu'on devrait bouger, avança-t-il lorsque son amie eut finit d’enfiler des pantalons. Elle avait gardé le haut pour le moment, ne voulant sans doute pas s’éterniser.
- Je crois aussi. Je peux pas m'empêcher de regarder la colline et j’imagine…
- Ouais.

Kyle allait faire un geste pour se relever, mais fut retenu par la main de Maeila.

- Attends. Nos...nos armes, il faudrait les sortir. D'un coup que...
- Oh. Right, les armes...

La même sensation nauséeuse qu'il avait ressentie à la sortie de l'école le prit, celle qui voulait le convaincre de se fermer les yeux et de rester là, caché et immobile, pour ne jamais avoir à mettre la main dans son foutu sac. Maeila fut la première à s'y lancer, alors que Kyle regardait encore le sien avec découragement. Elle fouilla fébrilement et en sortit une petite machette. L'expression de son visage se tordit une seconde, grimaçante, comme si elle évaluait en un flash le genre d'utilité que pourrait avoir l'objet en pareilles circonstances.

- Nice. Super, fit-elle d'une voix jaune. Mieux que rien. Je suppose. Et toi, t'as quoi?, ajouta Maeila en se tournant vers Kyle.

Il tenait entre ses mains le manche d'un large miroir ovale.

- C'est une blague, pas vrai, laissa-t-elle tomber. Un miroir? Qu'est-ce qu'ils veulent qu'on crisse avec un fucking miroir?!
- Qu'est-ce qu'ils veulent qu'on fasse avec tous les trucs qu'ils nous donnent, hein, murmura Kyle presque malgré lui.

Maeila releva les yeux vers lui, la bouche serrée, tremblante. Petite silhouette éperdue dans une tempête, sans plus de phare pour la guider. Rien, il n'y avait rien. Elle n'était raccordée qu'à un fil. On l'est tous, pensa Kyle. Prêts à exploser au moindre impact. Un paquet de grenades.

- Oh, Kyle, dit-elle d'un souffle. Je sais pas okay, je sais plus quoi penser. Qu'est-ce qui est correct de penser, qu'est-ce qui est mal. Je fais juste...je veux juste...
- Sortir d'ici.

Maeila hocha la tête. Des larmes lui brûlaient le coin des yeux, invisibles s'ils n'avaient pas été aussi près l'un de l'autre. Machinalement, ils s'étaient rapprochés jusqu'à sentir la chaleur que dégageait l'autre. Maeila était bien l'une des seules personnes qui pouvait lui dire "Je veux survivre" dans le Programme et conserver malgré tout son entière confiance. Kyle connaissait Maeila, la connaissait comme s'il lui avait tracé les lignes de la main. Elle serait incapable de tuer quelqu'un et encore moins un de leurs camarades de classe. La chose était impensable.

- C'est correct Maeila, dit Kyle. Je... Je mentirais si je te disais que ça me dérangeait pas de... D'être dans le Programme. Si je pouvais...

Baissant la tête, Kyle fit bouger le miroir qu'il tenait toujours. Sur un coin de sa surface polie, la lune apparut, mince et brillante. Leurs regards s'y accrochèrent, deux paires d'yeux épuisés, effarés, noyés.

- Ouais okay, se reprit Maeila en passant une main sur son visage. On devrait bouger maintenant. Ce genre de conversations, c'est mieux à quelque part de safe.
- Est-ce que je devrais le garder tu crois?, demanda Kyle, désignant son miroir. C'est quand même lourd pour un truc qui va nous servir à rien.
- Donne-le-moi, on va faire un échange. Tu sais te défendre et pas moi, tu devrais être celui qui prend l'arme.

Kyle observa la lame de la machette, métal terne et épais, avec un noyau de malaise et d'incertitude dans le ventre. Il saurait probablement comment l'utiliser, ne serait-ce que pour la lancer avec précision. En avait-il envie? Pas le moins du monde.

- Justement, on pourrait aussi faire l'inverse: tu gardes l'arme parce que sans elle, t'as zéro moyen de défense.
- Peut-être... C'est con, mais je feelerais mieux si j'avais pas ça dans mon sac, avoua Maeila, la voix difficile. Avec ce truc, j'aurais juste peur de me trancher moi-même.
- Okay, capitula Kyle. C'est bon.

Il attrapa la machette, hésita une seconde puis la fourra dans son sac. Pour le moment, ils allaient simplement tenter de se trouver un meilleur abri que celui-ci. C'était inutile de garder l'arme sortie et de risquer, comme Maeila l'avait mentionné, de trébucher et de s'empaler dessus. Il la garderait à portée. Juste au cas. Son amie fit de même avec le miroir. Alors, tout comme à la sortie de l'école, elle attrapa sa main, la poigne moite, mais solide, décidée. Ils échangèrent un regard et se mirent à marcher.

Les branches échouées au sol craquaient sous leur poids, coupant court à toute discrétion possible. Ils ne pouvaient pas se déplacer bien longtemps ainsi ou sinon, ils auraient tôt fait d'attirer tout le monde.

- Combien de temps depuis le début du Programme, tu penses?, demanda Kyle en baissant machinalement le ton de sa voix.

Maeila tira son cellulaire de la poche du veston de son uniforme. L'écran illumina les environs, indiquant 2:31 du matin.

- Je suis sortie vers 2:10, j'ai regardé juste avant de partir. Ça fait 21 minutes, donc environ 10 personnes de plus sur l'île.

10 personnes de plus; lesquelles formaient une nouvelle menace? Qui avait-il après Maeila? Est-ce que Legan était déjà sorti? Sans doute pas, il se situait à deux ou trois élèves de la fin dans l'ordre alphabétique. Et maintenant que Sabrina Wagner n'était plus là... Kyle n'arrivait plus à se souvenir de l'ordre de sortie, il n'arrivait plus qu'à voir les visages terrifiés de ses camarades de classe, tour à tour, comme il les avait aperçus en quittant la salle étouffante. Kyle allait faire part de sa question à Maeila lorsqu'un bruit terrible fendit l'air.

- RATATATATATATA

Un puissant grondement, celui du déclic en continu d'une arme à feu, d'une mitraillette. Kyle attrapa le bras de Maeila et l'envoya au sol à couvert, l'horrible roulement retentissant si fort qu'il se crut un instant attaqué. Le son s'arrêta peu de temps après, non sans avoir résonné sur toute la surface de l'île. Un silence blanc, vide comme si toute vie s'était éteinte avec le tir, remplaça l'effroyable bruit de la mitraillette. Longtemps, Kyle et Maeila restèrent couchés à plat ventre, sans un mot, guettant le moindre signe étranger. Il crut sentir son amie trembler sous lui, puis réalisa que c'était son propre corps qui ne pouvait arrêter de frémir. Quelqu'un était sorti, quelqu'un d'extrêmement dangereux. Dorénavant, chacun savait que l'un d'entre eux était définitivement prêt à jouer le jeu.

- Oh god, oh god, oh god, fut la première chose que Maeila dit dans un minuscule murmure. Est-ce que... Est-ce que tu penses que quelqu'un est mort?

Kyle ne répondit rien, n'ayant aucune idée de ce que la réponse pouvait être. Son égoïste consolation ne concernait que le fait qu'il était impossible pour la victime d'être Legan. Pour le reste, la seule chose qu'il savait, c'était qu'il ne voulait pas rester planté assez longtemps pour faire à son tour connaissance avec le tueur. La seule chose qu'il pouvait faire, c'était d'empoigner Maeila et de foutre le camp loin d'ici. Kyle se redressa, jetant des coups d'oeil à droite et à gauche, et tendit le bras avec empressement à son amie.

- Oh fuck Kyle, gémit Maeila en lui attrapant la main. Fuck, c'est pour de vrai là, ça commence pour de vrai!
- Je sais! Et faut déguerpir, vite!
- Le bruit avait l'air tellement proche..!

Un crissement de feuilles à quelques mètres d'eux les fit sursauter. Maeila échappa un cri et Kyle bondit, le coeur éclatant dans sa poitrine. Il fit volte-face la main plongée dans son sac pour empoigner la machette, prêt à l'envoyer voltiger en l'air. À travers les arbres, le regard absolument terrifié de Benjamin Aaron croisa le sien comme dans un miroir. Le garçon, mortellement pâle et couvert de sueur, avait fendu le verre de ses lunettes et s'était éraflé tout le visage, probablement en trébuchant quelque part lui aussi. Il tenait dans une main un objet de métal sombre. Un pistolet. Pointé vers le sol, serré entre des doigts mal assurés. Sans réfléchir, Kyle fit un pas devant Maeila, la machette sortie. Contre un pistolet, ses chances de survie avec une petite arme blanche étaient sûrement ridicules. Mais Benjamin paraissait sur le point de s'effondrer de peur et sa main tremblait; il serait probablement incapable de viser correctement.

Voyant Kyle bouger sur la défensive, Benjamin ouvrit les yeux en grand, des yeux déformés par ses lentilles craquées, des yeux brumeux, naufragés. Il bougea les lèvres sans rien prononcer d'audible. Il n'avait pas l'air d'être prêt à assassiner qui que ce soit. Comme la majorité d'entre eux. C'est le Programme, pensa Kyle, ses doigts violemment enclenchés sur le manche de la machette. Personne n'est prêt à tuer et pourtant, après vingt minutes de jeu, y'a déjà quelqu'un qui s'est défoulé sur quelqu'un d'autre.

- Benjamin, souffla Maeila. Benjamin, c'est nous. Kyle et Maeila. Juste nous. On ne te veut aucun...

Doucement, le pistolet s'éleva vers eux. Elle se tut avec un maigre gémissement. Kyle pouvait voir le trou noir du canon frémir au niveau de sa poitrine. C'était le Programme, et dans le Programme, des Sabrina Wagner hystériques se faisaient trouer le crâne et des Benjamin Aaron aux yeux vides pointaient un pistolet sur vous.

Il appuya sur la gâchette. Le pistolet cliqua. Une fois, deux fois, et Kyle ouvrit les yeux à la troisième, toujours en vie, intouché.

Benjamin fixait le canon de son arme, sa poitrine se soulevant à grands coups, incapable de comprendre ce qui était en train de se passer. Le cran de sûreté du pistolet n'avait pas été abaissé. D'instinct, Kyle voulut se jeter sur lui pour l'empêcher de retoucher à son arme, mais Benjamin recula précipitamment et l'évita de justesse. Son regard accrocha une derrière fois celui de Kyle, hanté, désespéré, muet. Puis, il s'enfuit à travers les arbres.

Kyle et Maeila restèrent derrière sans bouger. Sonnés, essoufflés comme s'ils avaient accompli un effort physique. Maeila fut la première à retrouver la voix, une voix maigre et aiguë.

- Oh god. Oh god. Tu aurais pu… Est-ce que ça va?
- Je…

Kyle fut interrompu par un coup de feu. Un unique coup déchira l’air, puis le son mat de quelque chose qui s’effondrait. Kyle n’attendit pas une seconde; il empoigna le bras de Maeila et se mit à courir. Le son provenait de la direction par laquelle Benjamin avait disparue. Il ignorait ce que le coup voulait dire exactement, mais une chose était sûre; Benjamin avait réglé le problème de son pistolet et venait de tomber sur quelqu’un d’autre. En d’autres termes, il leur fallait à tout prix s’éloigner et vite, ou sinon leur camarade pourrait avoir la bonne idée de revenir sur ses pas pour les achever.

- Kyle, stop, s’exclama Maeila, plusieurs minutes plus tard, à bout de souffle. Stop, c’est bon!

Freinant, Kyle relâcha le bras de son amie. Il se tourna vers elle, passant ses deux mains dans ses cheveux. L’adrénaline lui court-circuitait les veines.

- C’était Benjamin hein?, dit-il sans s’arrêter de marcher en rond. C’était lui et il… shit, il a tué quelqu’un? Ça fait combien là depuis le début, deux? Trois?
- Je sais pas, Kyle, je sais pas! Mais j’en peux plus okay? Je suis morte. Mon bras me fait mal et j’suis fatiguée au bout.

L’agitation de Kyle baissa d’un cran et il cessa de faire les cents pas. Il regarda son amie panteler, se tenir le bras, silencieux.

- Je ne crois pas que Benjamin va revenir par ici, laissa tomber Maeila. On est assez loin. Il ne serait pas capable de nous retrouver. Il avait l’air de ne même plus savoir qui il était, shit.

Elle agita la tête vers le haut, puis vers le bas, comme si elle ne savait plus quoi fixer, se mordant la lèvre. Elle finit par diriger ses yeux au sol, sur ses souliers tachés de terre et brindilles. Perturbée, à un point où Kyle ne l’avait jamais vue. Normal, pensa-t-il. Après tout, ils venaient tout juste de se faire menacer d’un pistolet. Sans parler des coups de feu indéchiffrables.

- Est-ce que tu as vu ses yeux Kyle?, souffla Maeila soudainement. C’était un fantôme. Il avait l’air déjà mort.

Kyle ne dit rien, il se contenta de s’asseoir lentement au sol. Le regard de Benjamin lui revint, l’image de ces deux vitrines vides, opaques, seulement habitées d’une incohérente terreur. L’air de quelqu’un qui avait touché le fond, qui n’avait plus aucune alternative. Qui d'entre eux ne se trouvait pas, à différents degrés, dans ce même état d’esprit? L'incarnation de la peur, voilà ce que les yeux de Benjamin Aaron étaient.

- Il faudra attendre la première annonce pour savoir ce qui s’est passé, dit finalement son amie, le ton serré.

Elle s’assit à ses côtés sur un tapis de feuilles humides. Ils restèrent là, plongés dans le silence, entourés de leurs sacs, ruminant chacun de leur côté des pensées moribondes. Au bout d'un moment, Maeila secoua la tête et reprit la parole :

- On peut s’installer ici tant qu’à y être.

C’était un coin relativement dégagé et plat, un endroit sans particularité, offrant le même décor que tout le reste de la forêt. Kyle hocha la tête. Qu’importe où ils allaient être, c’était une forêt. Ce qui signifiait que n’importe qui pouvait les surprendre n’importe où. Le terrain pouvait être leur plus grand avantage comme leur plus grand désavantage. Dans la nuit noire, la forêt était une assassine prête à vous égorger au moindre tournant.

- On essayera de ne pas rester super longtemps, devina Maeila en lui jetant un regard. On sortira de la forêt si c’est plus safe.
- Ouais.

Soupirant, Maeila tira son sac jusqu’à elle et plongea les mains à l’intérieur. Elle en ressortit la carte de l'île et l’étala sur le sol avec précaution. Il faisait trop noir pour y voir clairement les tracés. Piochant son cellulaire dans une poche, elle allait faire un geste pour le donner à Kyle, mais s’interrompit.

- Hey, je me demande si les texts fonctionnent, lança-t-elle, dubitative.

La remarque attira l’attention de Kyle, le tirant hors de ses mornes réflexions. L’appareil éclairait les environs de sa lumière artificielle, indiquant qu’il approchait maintenant de trois heures.

- J'ai un peu peur d'essayer, d'un coup que le malade dans l'école capote mais... T'imagines si on pouvait rejoindre genre Abby, Legan, Jérôme, Jean et tout le monde? Je vais essayer Jean, c'est sûr qu'il est sorti.

Il n’y avait pas beaucoup de chance pour que leur essai fonctionne. Ce n’était pas non plus la chose la plus prudente à faire, mais tous les deux ne pouvaient s’empêcher de se laisser aller au mince et stupide espoir que représentait le téléphone cellulaire de retrouver leurs amis. Il leur serait alors si facile de se donner un point de rencontre, de tous s’y rejoindre et de, peut-être, tenter quelque chose en groupe. Et pour Kyle, il s’agissait peut-être de la seule façon de retrouver Legan.

Quelques secondes à peine après avoir appuyé sur « Envoyer », le téléphone vibra.

- Déjà?, fit Maeila, surprise, avant de pousser un glapissement d'horreur.

"Miss Ladouceur, votre ami M. Leclerc ne peut vous rejoindre pour le moment. Il est peut-être déjà mort, qui sait? Je vous aviserais de ne plus chercher à contacter vos petits amis, vous pourriez les mettre dans l'embarras et provoquer de malencontreux accidents. Bonne chance à vous et M. Greenwood! (: - Bumbledore"

- Fucking douche, gronda-t-elle, l'appareil crispé entre ses doigts.
- Yeah. Fallait s'y attendre, répliqua Kyle dont le message lui faisait tout de même l'effet d'une douche glacée. Putain, il sait même qu'on est ensemble.
- Évidemment, on porte ses calisses de colliers.

"Collier". Le terme lui résonna dans les tympans, d'abord vide de sens, puis propulsé par la fenêtre de la compréhension jusqu'à son centre de l'affolement. Par réflexe, Kyle porta la main à son cou, contre le métal tiède. Il avait oublié. L'espace d'un instant, il avait complètement oublié la bombe à retardement qu'il portait autour du cou. Comment avait-il pu oublier?

- Merde, jura-t-il. Merde, c’est vrai.
- Ça devient trop vite confortable, hein?, répliqua amèrement Maeila, une parodie de sourire aux lèvres.

On s'habitue, on oublie. Simple comme bonjour; pas plus compliqué que d'accepter l'idée de devoir tuer ses camarades de classe.

- Je me demande à quel point ils nous espionnent. Il a juste parlé de nos signes vitaux, mais on sait jamais, y’a peut-être une caméra là-dedans? Ou des micros? Je suis presque sûre qu’ils ont un moyen de savoir ce qu’on fait…
- C’est clair. Le gouvernement, c’est une bande de paranos fous. C’est peut-être dispersé sur l’île, ajouta Kyle avec un regard pour les environs.
- Peut-être… Enfin, j’aime mieux ne pas trop y penser non plus. À quoi ça nous servirait de toute façon, qu’on le sache ou non. Tiens, vaut mieux nous occuper de ça pour l’instant, déclara Maeila en tapotant la carte. Tu penses être capable de nous repérer un peu?

Kyle haussa les épaules. Ils avaient couru pratiquement à l’aveuglette, en panique, dans une forêt inconnue au beau milieu de la nuit. Certes, il était un habitué des randonnées en montagne et du camping sauvage, mais c’était beaucoup lui demander que de réussir à maintenir une carte mentale de leur trajet dans ces conditions.

-Ben… je peux essayer, soupira-t-il, se frottant la tête d’une main.

Maeila lui tendit un marqueur et dirigea la lumière de son cellulaire vers la carte. Kyle marqua d’abord une croix sur la zone H05 qui contenait l'école, zone qui allait très bientôt devenir interdite. Il se pencha ensuite, tâchant de se rappeler dans quelle direction ils étaient allés.

- Okay, on doit être partis à peu près par là. On a tourné à gauche à ce niveau et on a filé tout droit. Admettons qu’on a à peu près maintenu le cap, on devrait avoir déboulé autour de la zone heu… H09 ou J09. Je saurais pas dire si on était au nord ou au sud de la maison en I09.
- On l’a pas croisée en tout cas.
- Yep. Ensuite, on a vu… Benjamin sans doute dans la même zone ou autour, dans la dixième colonne. Ça dépend où on se trouvait à ce moment.

Son doigt se déposa en H10, traçant une ombre noire dans la lumière bleue du téléphone.

- On a couru après… pendant genre cinq minutes, ce qui fait qu’on a sans doute franchi d’autres zones. Mais…
- T’as aucune idée hein?

Kyle se recula, la tête tournée vers la demi-lune. Les étoiles étaient extrêmement nettes et nombreuses, sans doute car plus rien sur l’île ne dérangeait leur invasion, puisque les habitants avaient été évacués. Il n’y avait plus une demeure allumée, sauf évidemment, la damnée école.

- Pas vraiment, avoua Kyle. J’ai couru sans rien voir, en me disant seulement de m’éloigner de… de là où on avait tiré.
- La forêt est encore assez épaisse là où on est en ce moment, commenta Maeila. Alors, on se trouve pas aux extrémités, ça limite un peu les possibilités.
- Ouais. En fait, on se trouve probablement quelque part dans la colonne dix ou onze, au niveau H, I ou J. Des zones en pleine forêt.

Maeila opina de la tête, suggérant alors :

- Quand il fera plus clair, on marchera jusqu’à se trouver un point de repère. La maison en I09 peut-être?
- Peut-être, oui.
- Tu prendras la boussole. On en a une fournie.
- Oh, c’est vrai.
- Et après…

Kyle se pencha vers son amie jusqu’à cogner doucement son épaule de la sienne. Maeila baissa la tête. Elle se mordait la lèvre. C’était un piège dangereux : si l’on avait le malheur de réfléchir trop loin, de songer à un « et après » un peu trop distant, on se heurtait à un mur terrible.

- C’est correct pour le moment Maeila. On verra ensuite, l’interrompit-il doucement, avant de reprendre sur un autre sujet. Tu penses qu’ils sont tous sortis maintenant?
- Oui, sûrement. Ça fait plus d’une heure que c’est commencé.

S’ils étaient tous sortis, l’île contenait maintenant près d’une trentaine d’individus. L’espace disponible n’était pas très large, on pouvait faire le tour de l’île à pied en à peine plus d'une heure. Les rencontres seraient inévitables, fréquentes. Une poignée de gens apeurés, d’autres trop motivés, chacun armé, imprévisible et dangereux.

Un paquet de grenades prêtes à exploser.


[Reste: 28]


Dernière édition par Kyle le Ven 29 Nov 2013 - 17:36, édité 1 fois
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Ariel

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MessageSujet: Re: Battle Royale    Sam 13 Juil 2013 - 14:54

5.


La terreur était finalement tombée sur les élèves de la classe S-6. S'ils n'étaient pas déjà conscients de la réalité du jeu auparavant, le bruit de machine à écrire de la mitraillette et la retentissante détonation du fusil avaient probablement suffit à faire réaliser à tous l'ampleur de la situation. Certains d'entre eux étaient probablement déjà pétrifiés par la peur, incapables de faire quoi que ce soit. D'autres feraient sans doute l'erreur de s'allier en grands groupes pour tenter de trouver une solution pour s'enfuir de l'île alors qu'il avait été clairement indiqué que le seul moyen de le faire était de tuer ses camarades de classe. Et bien, tant pis pour eux.

Ophia Matavel comptait bien gagner ce jeu, et elle allait le faire intelligemment.  Le père d'Ophia était un agent du gouvernement affilié à ce fameux Programme. Pour cette raison, l'adolescente n'avait aucun doute quant au rôle qu'elle devrait jouer. Les classes étaient habituellement choisies au hasard, mais lorsqu'une menace particulière à l'État s'imposait par l'existence de certains élèves ou alors celle de leurs parents, elle ne doutait pas qu'il pouvait arriver que certaines d'entre elles étaient sélectionnées uniquement pour que l'État puisse disposer d'eux. Et la classe S-6 ne manquait pas d'élèves turbulents, bien au contraire. Il suffisait de penser à Simon Sullivan ou encore à Nolan River et sa stupide rivalité avec Kyle Greenwood. Ce dernier avait également des gardiens légaux que l'État soupçonnait de complots à son égard depuis un certain temps et dont il devait avoir particulièrement envie de se débarrasser. Il y avait aussi Savary… pas le garçon de sa classe prénommé Ariel, qui semblait plutôt inoffensif, bien mais le père de ce dernier. Le père d'Ophia avait une rancune personnelle envers celui-ci pour une raison qu'il ne lui avait jamais expliqué, mais ce n'était pas important; les ennemis de son père étaient ses ennemis. L'État avait sans doute très envie d'abattre Richard Savary, ce qu'il ferait probablement s'il en avait l'opportunité. Mortimer, son père, allait probablement regarder la performance d'Ophia sur une télévision avec les autres agents du Programme et elle comptait bien offrir une mort sanglante au fils de l'ennemi celui-ci. Ça lui ferait probablement plaisir. Mais sa priorité restait d'accomplir la mission que l'État lui avait confiée; tuer tous les élèves de la classe S-6 jusqu'à-ce qu'il ne reste plus qu'elle-même et les gens qui travaillaient sur place sur l'île. Tuer le fils de Savary serait un bonus intéressant, mais elle n'allait pas y consacrer tous ses efforts non plus. Il n'était pas une trop grande menace, de toute façon; il était le type de personne qui allait se retrouver avec un ami plus faible que lui et tenter de le protéger au lieu de jouer le jeu.

Ophia, elle, avait déjà commencé à jouer. Quelques minutes après être sortie de l'école, elle avait croisé Bree Arkins perchée dans un arbre. Peut-être l'adolescente avait-elle naïvement cru que c'était une bonne cachette; elle semblait être en train de chercher quelqu'un du regard, probablement l'un de ses amis. Il était possible que l'ami en question était Ethan Lapierre, qui sortait de l'école juste après elle; ils étaient plutôt bons amis et ce dernier faisait parfois du longboard avec elle dans les corridors de l'école. Lorsqu'elle les surprenait, Ophia les dénonçait à son professeur pour avoir causé de la turbulence, même s'ils ne faisaient rien de grave. Elle méprisait au plus haut point ses camarades de classe et elle était très satisfaite que sa classe remplie d'imbéciles avait été sélectionnée pour le Programme. Bree était une fille têtue avec des tendances mégalomanes. C'était probablement une des élèves les plus fortes de la classe, en plus d'être très grande, à près d'un mètre quatre-vingts. Malheureusement pour elle, Bree était également incapable d'arrêter de parler fort dans les moments où ça serait approprié. C'était un «hey!» poussé par l'adolescence qui avait fait en sorte qu'Ophia, qui se trouvait à proximité, avait pu la repérer et décider d'aller lui rendre une petite visite. Lorsqu'elle avait entendu Ophia approcher, au lieu d'essayer de s'enfuir, Bree avait décidé de l'attendre pour tenter de l'attaquer. La brunette avait à peine eu le temps d'essayer de lui sauter dessus qu'Ophia lui avait déjà criblé le corps de balles de mitraillette.

Ophia était très satisfaite d'être tombée sur cette élève en particulier. Elle croyait qu'en ayant été dédommagée par le programme d'une mitraillette, l'État lui avait offert tous les outils dont elle aurait potentiellement besoin pour mener à terme sa mission, mais la fouille du sac à dos de sa camarade décédée lui avait prouvé le contraire.

Marchant d'un pas tranquille dans la forêt à la recherche de sa prochaine victime, Ophia regardait avec assurance son détecteur de colliers nouvellement acquis. Avec son nouveau jouet en main, elle était maintenant en excellente position pour remporter le grand prix.

*************************************

-AAAAAAAH! OH MON DIEU! NON! ARIEL!

Ariel Savary, qui était toujours couché la face contre le sol après avoir entendu le bruit de mitraillette, reprit graduellement conscience de son environnement en entendant une voix féminine hurler son nom. Il fut soulagé de constater qu'il était toujours en vie, mais son soulagement se transforma bien vite en peur lorsqu'il reprit conscience du fait qu'il était sur une île qu'on ne pouvait quitter qu'en tuant ses camarades de classe. Et que la voix féminine appartenait à son amie Faëlle. Rapide comme l'éclair, Ariel se redressa. Il eut à peine le temps de jeter un coup d'œil à son amie (ses yeux s'écarquillèrent lorsqu'elle le vit se lever, apparemment elle avait cru qu'il était mort, elle ne serait pas la seule à y avoir cru) qu'il lui empoignait vivement le poignet pour l'entraîner le plus loin possible. Nolan et Lê Thu sortaient juste après eux, ils devaient se dépêcher.

-Ariel, tu-

-Ne gaspille pas ton énergie en parlant, on doit s'en aller au plus vite d'ici! Vite!

Faëlle ne dit pas un mot de plus et se mit à courir avec lui. Elle était tout de même significativement moins rapide qu'Ariel, ce qui fit en sorte que ce dernier ajusta sa vitesse à la sienne. Il ne lui lâcha pas une seconde le poignet, comme s'il avait peur de la semer par mégarde et qu'elle disparaisse soudainement de son champ de vision. Ariel jeta des regards furtifs aux alentours; en face de lui ainsi qu'à sa gauche, il y avait une forêt.

Hors de question qu'il amène Faëlle là-dedans. Un élève seul, assez débrouillard et rapide, d'accord. Mais Faëlle et lui qui se cachaient en forêt? Cela semblait terrible comme idée. Aussi Ariel préféra-t-il aller vers sa droite, en direction des résidences. C'était plus à découvert, mais au moins il pourrait voir un danger potentiel arriver d'avance. En plus, ça serait bien de permettre à Faëlle de se reposer un peu. Ariel n'avait pas encore eu le temps de regarder l'heure, mais il devait être près de deux heures trente du matin.

Une fois la première maison à proximité, Ariel se cacha derrière son balcon, sa main droite ne lâchant pas celle de Faëlle, qui le suivit dans sa course. Il jeta des regards circulaires aux alentours, cherchant à savoir si d'autres personnes de sa classe se trouvaient à proximité.

-Bon. Personne pour le moment. On a besoin de nos armes.

Ariel ouvrit son sac avec empressement, ressortant de celui-ci un long couteau, beaucoup plus gros que ceux qui étaient habituellement utilisés pour faire la cuisine. Il se retint de justesse de frapper le sol, ce qui aurait peut-être effrayé Faëlle. Le blond avait espéré obtenir une arme qui ne nécessitait pas de combat rapproché mais apparemment, la chance n'était pas encore de son côté. Comment était-il supposé défendre Faëlle avec un couteau? Il n'était pas entraîné pour se battre avec ça! Il jeta un coup d'œil à son amie. Celle-ci se contentait de le regarder, pétrifiée. Ariel eut un mauvais pressentiment.

-Faëlle… je sais que ça ne te fait pas plaisir, mais tu vas avoir besoin de ton arme pour te défendre.

-Non.

-Oui! Tu as entendu la mitraillette tout à l'heure? Il y a déjà des gens qui jouent déjà!

-Je refuse de faire partie de ce soi-disant jeu. La vie humaine n'est pas un jeu. Je refuse de jouer avec la vie des gens.

-Faëlle. Je suis bien au courant, mais si quelqu'un nous attaque-

-NON.

Ariel eut l'impression que son cœur venait de s'arrêter. Son amie haussait rarement le ton, mais lorsqu'elle le faisait, elle était catégorique et elle voulait se faire entendre. À ce moment, Ariel comprit qu'il serait difficile de la faire changer d'idée pour le moment; Faëlle avait décidé de ne pas toucher à son arme. Il tenta tout de même de la raisonner.

-Montre-moi au moins ce qu'il y a dans ton sac. Si tu as une meilleure arme que moi…

Faëlle lui jeta un regard accusateur.

-Et tu vas faire quoi avec, tuer des gens?

-Si c'est pour nous défendre, oui! Tu ne veux peut-être pas jouer, mais je refuse qu'un salaud de notre groupe te tire une balle dessus sans rien faire!

-Ariel… je te croyais meilleur que ça…

-Meilleur que ça? Désolé de ne pas vouloir attendre qu'on se fasse tuer sans rien faire! Parce que c'est ce qui va arriver si on ne joue pas à leur jeu, Faëlle! Ne crois pas naïvement que personne ici ne va prendre avantage de deux concurrents désarmés qui refusent de se battre!

-Deux… concurrents…

Ariel arrêta net sa tirade hystérique en remarquant que son amie avait de nouveau les larmes aux yeux. Il avait vraiment dérapé en se mettant à l'engueuler comme ça. Lorsque les larmes commencèrent à couler le long de ses joues, il se sentit immédiatement comme le plus grand imbécile de la Terre.

-Je m'excuse Faëlle, je te promet que je n'ai pas envie de tuer qui que ce soit, mais-

BANG.

Faëlle sursauta violemment avant de se cacher la tête dans le cou d'Ariel. Ce dernier fut pris par surprise par le coup de pistolet qui venait de raisonner dans la nuit et ne réagit pas tout de suite au contact de son amie. Lorsqu'il eut terminé d'assimiler ce qui venait d'arriver, il tenta avec un certain malaise de lui flatter les cheveux en guise de réconfort. Faëlle se remit à pleurer.

-Pourquoi… pourquoi ils font ça…

-Ils n'ont pas le choix, Faëlle.

-On a toujours le choix! Tuer ou ne pas tuer! Pourquoi…

Ariel préféra ne pas lui répondre, cette fois. Ils devaient bouger; rester sur un balcon n'était pas une bonne idée lorsqu'il y avait des élèves dangereux et armés qui pouvaient surgir à tout moment. Au moins deux d'entre eux semblaient avoir commencé à tuer et d'autres prévoyaient probablement faire de même. Empoignant son couteau d'une main et la main de Faëlle de l'autre, il s'éloigna de la maison où ils se trouvaient pour aller se réfugier dans une qui était plus éloignée de l'école.

-Pourquoi ne pas rester dans celle-là?

-C'est trop près de l'école, c'est là que les autres vont aller en premier si ils se pointent ici. Il y a peut-être des gens cachés dans les autres résidences, il faudra faire attention.

Faëlle sembla juger à son tour qu'il était préférable qu'elle ne réponde pas et Ariel en fut reconnaissant. Ils se remirent en marche en essayant de ne pas trop faire de bruit.

Après avoir contourné discrètement les résidences trop proches de l'école, Ariel s'approcha de l'entrée de l'une d'entre elles, d'apparence peu attrayante, ce qu'il espérait ferait en sorte que les autres concurrents l'éviteraient. Il jeta avec inquiétude un coup d'œil à travers la fenêtre. La maison semblait vide. Faëlle s'agrippait à son bras, jetant des regards incertains derrière elle.

-D'accord. Reste derrière moi. Si il y a quelqu'un, enfuie-toi immédiatement.

Ariel n'attendit pas la réponse de son amie et ouvrit la porte de la maison, qui n'était pas barrée. Il ne savait pas si c'était normal ou non, mais il ne se posa pas de question supplémentaire. Couteau en main, il entra tentativement dans la maison, Faëlle sur les talons.

-Fermes la porte!

L'adolescente bouclée s'exécuta. Après un rapide examen des lieux, Ariel constata qu'il était tombé sur une maison vide, à son grand soulagement. Il avait beau jouer la carte de celui qui était prêt à se défendre contre un potentiel agresseur, en vérité Ariel ne se sentait pas du tout d'attaque pour une confrontation avec un de ses camarades de classe. Ariel regarda l'heure sur sa montre. Trois heures quinze du matin.

-Il faudrait essayer de dormir un peu. Tu peux prendre le lit.

Faëlle le regarda avec un air consterné.

-Je peux dormir? Vraiment? N'est-ce pas dangereux?

-Je vais surveiller les environs, ne t'inquiètes pas.

Ariel avait pris la sage décision de ne pas répondre «alors tu admets qu'il y a du danger?», bien qu'il en avait eu envie. Il était un peu sur les nerfs en ce moment , mais jouer sur les mots n'était pas la chose la plus pratique à faire dans leur situation actuelle.

-Tu ne vas pas dormir, toi?

-Je fais déjà de l'insomnie. Imagines dormir alors que tu es en danger de mort. Je ne me fais pas d'illusions, ça va être impossible pour moi. Et il faut bien que quelqu'un s'assure que personne n'arrive. En passant… je te conseille de changer de vêtements, tu ne peux pas rester en jupe.

-D'accord, mais si tu as besoin de dormir plus tard, on échangera de rôles, si tu veux.

-Je vais barrer la porte d'entrée et je te rejoins. Bonne nuit.

-Bonne nuit à toi aussi…

*******************************

Faëlle fut réveillée brusquement par une main sur son épaule.

-Aah!

-Shhh. Ça va, Faëlle. Je te réveille parce qu'il est bientôt six heures et que Bumbledore va annoncer les morts et les zones interdites. Et parce qu'on doit bouger. Rester au même endroit trop longtemps ne peut pas être une bonne idée.

Alors comme ça, c'était bien réel… le Programme… Faëlle avait espéré qu'il ne s'agissait que d'un mauvais rêve. Elle se retint de se remettre à pleurer à nouveau. Elle avait conscience que cela rendait son ami nerveux.

-Pendant que je dormais, est-ce que…

Faëlle tourna son regard vers Ariel, ne complétant pas sa phrase. Ils savaient tous les deux très bien ce qu'elle voulait dire.

-Non… du moins, je n'ai entendu aucun bruit. Si quelqu'un est mort, sa mort s'est faite de façon silencieuse.

-Ah…

-Bon matin, chers élèves! Ou devrais-je dire participants?

L'annoncement de six heures. Faëlle expira avec difficulté, effrayée d'apprendre lesquels de ses camarades étaient morts. Elle ne souhaitait la mort d'aucun d'entre eux, pas même celle des élèves les plus effrayants.

-Deux d'entre vous sont morts la nuit passée. D'abord Bree Arkins, qui nous a fait une belle démonstration de sa stupidité. Ensuite, peu après, Benjamin Aaron a quitté la partie. Que c'est dommage!  Et aussi, bien que ce n'est pas un décès, je tiens à faire une mention spéciale à Adam Wainwright, qui a brisé son téléphone en mille morceaux la nuit passée, c'était magnifique! Tu n'es pas le seul à avoir essayé de contacter tes petits amis Adam, ne t'inquiètes pas! Personne d'autre ne s'est défoulé sur son petit appareil électronique de cette façon, par contre. Continues à être drôle comme ça et tu vas être un de mes concurrents préférés cette année! Maintenant écartez bien grand vos oreilles, parce que je vais annoncer les zones interdites.

Faëlle avait le goût de vomir. Bumbledore semblait trouver la situation amusante. Deux de ses camarades de classe étaient morts! Faëlle ne connaissait pas beaucoup Bree, mais elle savait qu'Alisey était amie avec elle. La brunette jeta un regard à Ariel, qui replaçait nerveusement ses cheveux en se mordant la lèvre. Il avait sans aucun doute pensé à la même chose qu'elle. Faëlle se demanda comment Alisey avait réagit à l'annonce de la mort de son amie. L'adolescente avait probablement décidé de faire cavalier seule, ce qui l'attristait. Faëlle se disait qu'Ariel aurait probablement apprécié l'avoir à ses côtés, elle aussi. Pour sa part, Faëlle aurait préféré être avec tous ses autres meilleurs amis; Camille, Darren, Cameron… Peut-être qu'elle pourrait essayer de convaincre tout le monde de ne pas se battre, si on lui en donnait les moyens. Si tous les élèves s'alliaient, ils seraient capables de trouver une solution pour s'enfuir d'ici ensemble, non?

-D'abord H4 à 7am, ensuite D9 à 9am et finalement J3 à 10am. Je vais le répéter une dernière fois: H4 à 7am, D9 à 9am et J3 à 10am. Amusez-vous bien, on se reparle dans six heures!

Faëlle regarda Ariel, qui était en train de noter frénétiquement les zones interdites sur sa carte de l'île, qu'il avait probablement soigneusement étudiée pendant qu'elle dormait.

-Fucking hell. Stupid bullshit. I hate this place. I hate Bumbledore and the way he's enjoying his stupid game. Condescending bastard.

-Ariel?

Son ami avait marmonné d'autres insultes en anglais avant de jeter avec hargne sa carte de l'île sur le matelas du lit.

-On est dans H4. Ça vire interdit. Il faut s'en aller d'ici.

-Ariel? Ariel, calme-toi. L’île est vraiment petite, on peut quitter une zone en trente secondes. On n'est pas à risque d'exploser de sitôt.

Ariel la regarda fixement, visiblement peu rassuré par ses paroles. Il attendait que Faëlle ait terminé ce qu'elle avait à dire.

-Écoutes. On ne peut pas s'en aller sans savoir où l'on s'en va avant.
Ariel sembla commencer à se détendre un peu.

-C'est vrai. Je propose qu'on continue au Nord, parce que- Faëlle couche-toi! Sous le lit!

Alarmée, Faëlle fit ce qu'Ariel lui disait et roula sous le lit. Elle attendit quelques secondes, se demandant ce qui pouvait bien se passer.

-Reste cachée. Je viens de voir une ombre passer. Quelqu'un est à l'extérieur.

Faëlle resta sagement cachée sous le lit, mais elle ne comptait pas rester ignorante face à la situation.

-Qui?

-Je n'ai pas eu le- ah.

-Ariel..?

-Shhh.

Ariel ne faisait plus aucun bruit. Faëlle commençait à s'inquiéter. Son regard se porta vers le cadran qui illuminait la pièce à côté de lui; six heures et vingt.

-C'était Niko.

Niko? Ariel avait déjà été proche de lui, mais il ne lui adressait plus la parole depuis quelque temps. Nikolaï ne parlait pas vraiment à qui que ce soit, en fait. Faëlle trouvait ça dommage, il ne serait pas tout le temps seul s'il se donnait la peine de s'adresser aux autres élèves de leur classe…

-Il a un boomerang. Ils lui ont donné un foutu boomerang. Au moins il ne pourra pas se tuer avec ça…

-Se tuer? Tu crois que Nikolaï voudrait se tuer? Ici?

-Il n'a jamais beaucoup aimé la vie…

Faëlle sortit tranquillement de sous le lit, faisant attention de ne pas faire trop de bruit ni de se mettre devant la fenêtre. Ariel ne fit pas de remarque sur sa décision de sortir de sa cachette, bien qu'il la regardait avec inquiétude, comme s'il avait peur qu'elle fasse quelque chose de complètement stupide comme se jeter dans la fenêtre.

-En fait… il a peut-être aussi sauté sur l'opportunité…

-Tu crois que Nikolaï joue le jeu? Ariel, l'as-tu observé en éducation physique? Il n'est pas super fort! En plus, il a plein de problèmes de santé. Tu te rappelles de la fois qu'il s'est grafigné sans faire exprès? Ça a pris des semaines à cicatriser complètement!

-Oui, je sais. Ça s'appelle de l'hémophilie, tes blessures cicatrisent moins vite. Mais Faëlle, écoutes-moi… Niko. Je veux dire. Nikolaï est fou, d'accord? Les trucs qu'il me racontait parfois, avant… je veux croire qu'il ne va pas tuer personne, mais dans notre situation actuelle, je ne lui fais pas confiance. D'accord? Je suis certain qu'il y a au moins pensé.

Faëlle regarda Ariel avec un air perdu. Nikolaï, le garçon qui ne réagissait même pas lorsqu'il se faisait battre à l'école, un meurtrier potentiel? C'est vrai qu'Ariel le connaissait mieux qu'elle… or, elle avait l'impression qu'il aurait dit la même chose à propos de n'importe quel autre camarade de classe dans son état d'esprit actuel.

-Bon d'accord. Il est parti depuis au moins vingt minutes maintenant. On peut y aller, Courrons tout de même, pour être sûrs de bien le semer. Tu as ton sac?

-Oui.

-Bien. Allons-y.

Les deux adolescents quittèrent la zone H4 pour se diriger plus au Nord, vers G3.
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Kyle

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MessageSujet: Re: Battle Royale    Jeu 6 Fév 2014 - 22:39

6.

À la sortie de l’école, un large chemin de terre serpentait vers la droite et rejoignait quelques mètres plus loin ce qui semblait être la route principale. Celle-ci s’étirait au travers de quelques rangées de maisons et se poursuivait au loin, à perte de vue. Elle faisait peut-être le tour de l’île, accolant les divers bâtiments qui pouvaient s’y éparpiller. La plupart des demeures étaient petites et dépareillées les unes des autres; et peu d’entre elles possédaient une voiture. D’ailleurs, aucune route n’était asphaltée. Seulement la plus importante, celle qui bordait les maisons, était faite de gravier. Avec un ou deux magasins généraux et l’école tout près, il s’agissait sans doute du noyau de vie de l’île. Du moins, lorsqu’elle n’était pas vidée de ses occupants et ensevelies de soldats armés en plus d’une trentaine d’élèves condamnés à s’entretuer.

Il était à peine deux heures du matin lorsque Louis Bienaimé prit refuge dans l’une des demeures de la zone résidentielle. Troisième élève sorti, troisième élève en jeu. Le terrain de l’école s’était ouvert à lui comme un champ de mines et il était resté figé un instant à se demander que faire, où aller, qui attendre. Puis, quelqu’un avait bougé à la lisière de la forêt qui définissait les limites de la zone scolaire et Louis avait déguerpi. Il avait filé, le cœur pompant un sang enflammé dans ses veines, et des larmes traitresses s’étaient glissées sur ses cils, l’aveuglant presque. Il y avait une brise fraîche dans l’air, mais Louis ne l’avait pas sentie.

Il lui fallait un endroit sûr, un endroit pour se reposer. Il lui fallait couper cet impossible espace qui se découvrait de partout, trop plat, trop vaste, trop vulnérable. Sans réfléchir, Louis choisit une maison au hasard, la première à ne pas lui offrir une porte d’entrée verrouillée. Il la referma vivement, s’appuya le dos contre celle-ci. De chaque côté de la porte des rayons lunaires s’égaraient sur le sol en bois. Louis réalisa une seconde plus tard qu’ils provenaient des deux fenêtres donnant sur la rue. Vivement, il en abaissa les stores. La pièce plongea dans une noirceur oppressante.

Un sanglot audible lui remonta dans la gorge. Sa vision chauffait, aveuglée par l’obscurité et aveuglée par ses propres larmes. Un étau se refermait lentement sur sa poitrine, une prison pour un cœur qui ne savait plus comment battre, et les derniers relents de son adrénaline se transformaient peu à peu en tremblements effrénés. Il étouffait comme si trop d’air s’engouffrait dans ses poumons.  

Louis se laissa tomber au sol, ses jambes incapables de le soutenir plus longtemps. Il sentait une panique vicieuse s’agripper à lui, lécher ses pieds comme la marée qui commençait tout juste à monter. Appuyant sa tête contre la porte, il ferma les yeux avec la doucereuse impression que le monde se dérobait sous lui. Il était déjà en train de mourir.

Sa crise s’étira l’espace d’une éternité.

Il reprit conscience recroquevillé contre la porte, la joue à quelques millimètres d’une flaque de vomis. L’odeur le faisant grimacer, il se força tant bien que mal à se redresser. Sa tête pulsait douloureusement, sa gorge était sèche et ses membres lourds comme du plomb. Il y avait une fatigue vicieuse qui s’était répandue jusque dans la moelle de ses os.

Les chiffres lumineux de sa montre affichaient 2 :24. Louis n’avait pas regardé l’heure à laquelle il était sorti, mais le temps ne semblait plus faire beaucoup de sens depuis le début de toute cette horreur.

Combien d’élèves étaient maintenant sortis? Dix? Vingt? Tout le monde? Combien de dangereux? Combien prêts à jouer le jeu?

Son corps tremblait encore, son pouls battait en désordre. Il était comme une marionnette disjointe en chute libre dans un espace-temps fracturé. Il avait peur, effroyablement peur, d’une façon qui l’empêchait même de songer à bouger. La maison lui semblait être ce qu’il y avait de plus sûr : quatre murs solides pour se réfugier contre ce qui l’attendait au dehors; un toit pour le cacher, pour l’enfermer dans une noirceur qui allait le masquer contre cette terreur impossible.

Étirant son bras, Louis attrapa le sac que le Programme lui avait préparé et le traina jusqu’à lui. La toile était visiblement déformée par un objet long, son arme sans doute. Louis n’y avait pas jeté un regard encore. Pour des raisons évidentes, la chose lui était complètement sortie de l’esprit. De ses doigts maladroits, il ouvrit la fermeture éclair et en tira avec un air effaré une rapière. Elle était étrangement belle pour une arme délaissée à des fins aussi pourries. Toutefois, Louis la laissa tomber au sol, pressentant le violent tournis qui menaçait de le prendre à nouveau. (Le flash soudain de lui transperçant quelqu’un, un visage sans forme, sans nom, simplement quelqu’un, et Louis eut un nouveau haut-le-cœur.)

Le fait d’avoir une arme entre ses mains, sous ses yeux, ne faisaient lui rappeler la tangibilité de la situation.

Il se demanda ce que les autres avaient en main. Combien d’armes à feu? Qui les détenait? Louis savait qu’il serait incapable de faire confiance à quiconque dans des conditions pareilles. Ses amis? Il ne pouvait jamais savoir lorsque l’un d’entre eux déciderait de s’autoproclamer le grand gagnant de toute l’affaire en les poignardant dans le dos ou en leur tirant une balle en pleine tête. Leclerc le truciderait sans hésiter, Greenwood était trop mou pour survivre bien longtemps et Jérôme…  Jérôme se laisserait complètement aveugler par Beth.

Louis se frappa la tête contre la porte, des larmes confuses débordant à nouveau de ses yeux. Il se sentait vibrer d’angoisse, de désespoir et de rage, et pensait, comme si toi tu serais différent avec elle.

Il voulait revoir Beth. Il voulait revoir Beth et Jérôme et Kyle et même cet imbécile de Jean. Il voulait revoir sa sœur et son frère et ses parents, la dame sympathique du dépanneur au bout de sa rue et son professeur de quatrième qui l’avait toujours tant encouragé. Il voulait revoir son coach de football et son professeur de piano, il voulait revoir sa maison, son quartier, sa ville. Il voulait hurler jusqu’à ce que la faucheuse lui rendît sa vie qu’on lui avait trop vite volée.

Il ne voulait pas mourir.

Ses sanglots résonnèrent longuement dans la pièce.

Puis, à un certain point, Louis prit conscience de sa proximité avec l’extérieur. Il ne savait pas de quoi ces maisons étaient faites, à quel point elles étaient insonorisées ou non. Peut-être que l’on pouvait l’entendre avec facilité, foutu contre la porte comme il l’était. Peut-être qu’on l’avait déjà repéré.

Louis se recula, ravalant son angoisse pour faire bouger ses muscles. Il attrapa son sac, puis celui fourni par le Programme dans lequel il rangea à la va-vite la rapière échouée au sol. À quatre pattes, car n’osant pas se lever debout de peur que sa silhouette ne transparut de quelque façon, il se traina jusque dans une chambre à coucher. Elle était petite, flanquée au centre d’un lit double et d’une table de chevet. Une chambre pour les invités, sans doute. Louis se releva juste assez pour abaisser le store de la petite fenêtre carrée qui illuminait la pièce, puis referma la porte avec son pied.

À nouveau plongé dans le noir, il prit un moment pour réguler sa respiration. Il ne sentait pas plus calme, simplement moins prêt à s’éclater une veine sous la panique. La pièce encore plus resserrée raffermissait légèrement son impression de sécurité. Il n’y avait qu’une porte, donc une entrée et une sortie, et une seule fenêtre qui ne pourrait pas être pénétrée sans provoquer un boucan ostentatoire.

À dire vrai, Louis n’avait aucune idée de ce qu’il comptait faire. Certes, il n’avait pas envie de mourir, mais il n’avait pas davantage envie de tuer des gens. Il aurait voulu se réfugier dans cette maison jusqu’à ce que le jeu fût terminé.

Après une hésitation, Louis finit par se hisser sur le lit. Il était là, juste sous ses yeux, et Louis se sentait horrible et crasseux et épuisé comme s’il venait d’enligner deux matchs de suite. L’oreiller était un peu trop dur et les draps trop rêches, mais rien ne lui avait semblé plus confortable que ce lit en ce moment précis de son existence. Avec un soupir, il s’enfonça dans le matelas.

S’il attrapait une autre crise d’angoisse, il pourrait au moins le faire reposé, songea-t-il ironiquement.

Ses paupières se faisaient déjà lourdes, son esprit et son corps drainés par les soubresauts d’émotions terribles. Louis releva son poignet et programma sur sa montre une alarme pour cinq heures quarante-cinq. La première annonce était due pour six heures. L’angoisse lui avait toujours soufflé toute son énergie, au point où il en devenait somnolent durant l’après-coup. Il n’avait pas beaucoup dormi la veille, à part sous l’effet du gaz soporifique (ce qui ne pouvait sûrement pas être considéré comme du repos à proprement dit), et la nuit s’étirait, incommensurablement longue et pénible.

Il ferma les yeux.

***

Maeila somnolait sur l’épaule de Kyle lorsque les haut-parleurs de l’île commencèrent à cracher leur premier message de la journée. Serrés l’un contre l’autre, ils avaient écoulé en silence les dernières heures les séparant de l’aube. Maeila savait que Kyle n’avait pas fermé l’œil; elle le sentait tendu comme une corde d’arc à ses côtés et l’une de ses mains grattait nerveusement la terre. Il n’aimait sans doute pas le fait d’être resté immobile pendant si longtemps.

Maeila ne pouvait pas affirmer avoir eu un sommeil réparateur non plus. C’était à peine si elle avait piqué du nez, envahie par l’épuisement, la fatigue et l’émotion, avant d’être réveillée par les secouements de Kyle. Groggy, elle l’observa fouiller son sac pour en tirer la carte de l’île.

Oh, les zones interdites, songea-t-elle, et le collier autour de son cou se rappela à elle comme une sensation fantôme devenue trop réelle.

Les premiers mots de Bumbledore furent dédiés aux morts de la veille. Lorsqu’il prononça le nom de Benjamin Aaron, Maeila et Kyle échangèrent un regard lourd. Il lui semblait entendre le coup de feu résonner encore, déchirant l’air de cette île vidée. Puis, ce bruit sourd, ce corps qui tombait.

- Il s’est suicidé, murmura Maeila, nauséeuse. C’était ça. Un suicide.
- Yeah, souffla Kyle en baissant les yeux.  

- … Maintenant écartez bien grand vos oreilles, parce que je vais annoncer les zones interdites. D'abord H4 à 7am, ensuite D9 à 9am et finalement J3 à 10am. Je vais le répéter une dernière fois: H4 à 7am, D9 à 9am et J3 à 10am. Amusez-vous bien, on se reparle dans six heures!

Kyle traça rapidement un X sur chacune des zones concernées. Il porta le crayon à ses lèvres pour le mâchouiller, les yeux perdus sur la carte.

- Tu avais dit qu’on se trouvait sûrement quelque part autour de ces zones pas vrai?, fit Maeila en pointant le rectangle formé par les cases H10 et H11 jusqu’à J10 et J11.
- Je crois. Les zones qu’il mentionnées ont l’air pas mal loin de nous. Mais…
- Mais tu veux qu’on bouge, c’est ça?

Elle aperçut le bref regard, ce flash de noire nervosité. C’était comme s’il retenait une chose tortueuse sur le bout de ses lèvres.

- Je… yeah, fit Kyle avec une main dans les cheveux. Un tic qui revenait en force avec la pression et l’angoisse. Il fait jour maintenant, ça va être plus facile de s’orienter. Il nous faut un endroit plus… plus à l’abri.

Maeila hocha la tête, considérant son point. Il n’avait pas tort, leur coin était définitivement trop à découvert.

- Tu veux qu’on aille où? La maison en I9 est probablement une…cible beaucoup trop évidente. Quelqu’un va vouloir s’y réfugier à un moment donné.
- On va finir par tomber sur quelqu’un à un moment ou à un autre, marmonna Kyle, sombrement. L’île est trop petite pour qu’on soit si chanceux.

Fermant brièvement les yeux, Maeila se permit un soupir.

- Je suis déjà contente que personne ne soit passé par ici encore, dit-elle. Je ne veux pas…

Elle s’interrompit, conservant le reste inutile de sa phrase pour elle.

- Est-ce que ton bras va mieux?, demanda Kyle pour changer de sujet.
- Ouais, répondit Maeila en faisant de prudents tests avec le bras en question. Je peux le bouger sans trop de mal.
- Good. It’s good to know.

Ils se redressèrent, empoignant leurs sacs d’un même mouvement. Maeila regrettait avoir apporté autant de trucs; son chargement allait se faire lourd. Elle pouvait toujours l’abandonner en cas d’urgence, mais ce serait tout de même dommage.

- Si on allait vers la côte?, proposa Kyle.
- Pourquoi? Tu penses que ça va être mieux? On va être bloqués là-bas, non?

Kyle haussa les épaules. Il y avait une lourde tristesse dans ses gestes et Maeila fit un pas en avant sans même le réaliser. Elle était à deux doigts de lui demander ce qui n’allait pas (la question la plus stupide au monde, qu’est-ce qui allait bien en ce moment même), la main oscillant tout près de son bras pour l’empoigner, pour l’ancrer avec elle.  

- J’en sais rien, répondit Kyle, le visage bas. Le truc c’est qu’on est en danger partout où on va. On peut aller proche, rester à la lisière de la forêt. Autour des rochers peut-être?
- Okay. Commençons par aller vers le nord, opina Maeila. Restons loin des maisons, c’est trop facile de se faire embusquer là-dedans.

Avec un hochement de tête, Kyle sortit la boussole de la poche de son veston. Ils se mirent en marche, le pas prudent, Kyle légèrement au-devant. Avec la lumière du jour qui filtrait, la suggestion de la côte leur apparaissait au travers des arbres. Le terrain augmentait de niveau à mesure qu’ils avançaient, le sol se faisant plus rocailleux sous leurs pieds. Ils approchaient de la zone en relief, sans doute près de la case F11 et des falaises côtières qui touchaient l’eau.  

Ils ne parlaient pas beaucoup. Ils n’avaient rien à se dire, rongés par leurs inquiétudes et leurs peurs respectives. Maeila pensait aux autres sans pouvoir s’empêcher de le faire, elle y pensait même si elle savait qu’elle ne les reverrait peut-être jamais (parce qu’elle savait que bon nombre d’entre eux, bon nombre d’entre eux allaient…). Elle se demandait où Abby se trouvait, ce qu’elle faisait. Elle aurait voulu l’avoir avec elle.

Maeila jeta un coup d’œil à Kyle, à leurs mains jointes crispées l’une dans l’autre, à ce profil trop sérieux, trop nerveux, et elle sentit son cœur battre douloureusement, avec un soulagement terrifié. Elle était heureuse d’être là avec lui. Que leurs noms se succédaient, c’était le moins que ce Programme de merde avait à lui offrir.

Kyle stoppa brusquement et Maeila cogna son épaule contre son dos.

- Là, chuchota-t-il en l’attrapant pour la tirer derrière un arbre.

Sa main tâta l’intérieur de son sac et Maeila pouvait deviner que ses doigts s’étaient refermés sur le manche de sa machette. Le dos appuyé sur le tronc noueux, elle retint son souffle. Kyle se tenait fiché contre elle dans une position qui, dans une autre vie, aurait pu être embarrassante si on les avait ainsi aperçus.

- Tu vois quelqu’un?, murmura-t-elle.
- Quelque chose a bougé. Je sais pas si c’est qu’un animal ou…

Il s’interrompit et les bruits de la forêt formèrent un silence lourd, lourd, lourd. Puis, distinctement, des roches s’écoulèrent comme si quelqu’un venait de glisser un peu plus loin. Kyle se raidit, plaqué contre Maeila.

- Oh mon dieu, y’a vraiment quelqu’un, glapit Maeila, le son étouffé dans la poitrine de son ami.

Elle ne voyait absolument rien de ce qu’il pouvait se passer au-delà de la couverture de l’arbre, et Kyle ne bougeait pas, ne disait rien. Ils entendaient nettement les bruits de pas à quelques mètres de distance. Le regard de Kyle se plissa et son corps trembla imperceptiblement. Il venait sans doute d’apercevoir de qui il s’agissait, mais Maeila n’osa pas élever la voix à ce moment. Le temps se traina avec une insupportable lenteur, puis la présence de l’autre élève s’évanouit suffisamment pour que Kyle se dégageât.

Maeila s’empressa de regarder derrière, apercevant entre les troncs d’arbre une haute silhouette au dos large.  

- Adam?, crut-elle un instant, mais Kyle secoua la tête négativement.
- C’était Darren.
- Il… tu crois qu’il…? Darren?

Kyle haussa les épaules, à nouveau ce geste étrange et raide, lourd d’elle-ne-savait-trop-quoi. Comme s’il ne savait pas quelle explication fournir à ses réactions soudaines.

- J’en sais rien, répliqua Kyle, confirmant ainsi la supposition de Maeila. Il… il n’avait pas l’air d’avoir rien sur lui, mais je pouvais pas… on peut pas prendre de chances.

Maeila déglutit, hocha la tête. C’était vrai, ils se trouvaient dans un univers dans lequel même des Darren Côté-Santos devaient être considérés en tant que danger imminent. Elle rattrapa la main de Kyle et la serra. Pour offrir ou trouver du support ou sûrement pour les deux à la fois. Une bouée de sauvetage mutuelle, voilà ce qu’ils étaient au cœur de cet atroce jeu.

- Ça va, je comprends, dit-elle. T’as bien fait. On sait jamais.


***

Lorsque Louis rouvrit les yeux, il faisait jour.  

Il se redressa d’un coup, bouffi de sommeil, en sueur et terriblement désorienté.  

Les stores étaient entrouverts et laissaient filtrer de fins rayons de soleil dans la pièce. Louis bougea; son mouvement fit glisser une feuille de papier au sol. Celle-ci atterrit au centre d’une tache de lumière, comme si elle avait volontairement voulu se mettre en évidence. Sans comprendre, ralenti par le somme qu’il venait de faire, Louis se pencha et la ramassa.

Il s’agissait de la carte de l’île. Sur l’une des zones, un X noir avait été tracé.

Louis fronça les sourcils. Il ne se rappelait pas avoir sorti la carte, encore moins avoir dessiné sur celle-ci. Peut-être dans son état semi-endormi…

Son regard se ficha alors sur l’endos de la feuille, là où on y avait écrit en lettres élégantes : « Zone interdite à 7h00, bonne chance ».

Sa montre indiquait 6 :53.

L’élan de panique qui engloutit Louis lui retira toute pensée. Il bondit hors de son lit et dut s’agripper aux cordes des  stores de la fenêtre parce que ses jambes n’arrivèrent pas à le supporter d’emblée. S’élançant contre la porte, Louis s’abattit sur la poignée et constata avec une atroce et incommensurable horreur  que même si celle-ci tournait, quelque chose bloquait l’autre côté et l’empêchait d’ouvrir.  

Son collier, cette bombe à retardement, cette bombe qui allait éclater dans sept minutes, enserrait son cou comme un étau.  Louis n’arrivait plus à respirer, son souffle lui parvenant par saccades. Le métal de la poignée lui glissait entre ses mains trop moites. Il abattit un poing aveugle, faible, contre la porte. Tremblant, frissonnant, il se laissa choir au sol.

Quelqu’un était entré. Quelqu’un lui avait tendu un piège. Quelqu’un avait consciemment décidé de l’enfermer et de le tuer.

Entre deux inspirations insuffisantes, Louis lâcha un audible sanglot, un seul, une plainte désespérée. Les larmes silencieuses roulaient déjà sur ses joues et son esprit s’emplissait d’une litanie qui ne finissait pas.

Les secondes coulaient, les minutes filaient.

Don’tdon’tdon’tdon’tpleasedon’tletmediedon’tletmediedon’tletm-


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