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 U pour l'union entre nous

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Kyle

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Date d'inscription : 19/07/2009
Age : 28

MessageSujet: U pour l'union entre nous   Mer 19 Oct 2016 - 23:24

Une brise passait par la fenêtre ouverte de la chambre, soulevant doucement les papiers qui trainaient sur le bureau. Affaissé sur une pile de devoirs qui ne diminuait pas, Kyle jeta un regard envieux au dehors. La soirée était chaude, une confortable nuit de printemps qui tirait sur les premières chaleurs d’un été en devenir. Il savait qu’une célébration s’organisait dans la forêt, car non seulement la fin du printemps était leur temps favori de l’année, mais aujourd’hui était soir de pleine lune. Il y avait peu de combinaison aussi tentatrice pour un peuple féérique toujours en recherche d’excuses pour écouler leurs heures en festivités abandonnées.

Sa tante lui avait conseillé de s’en tenir loin, comme à son habitude, et Kyle avait toujours été peu enclin à écouter les avertissements de sa tante.

Il referma son livre de maths, jugeant que ce n’était pas ce soir qu’il terminerait ce foutu devoir. Enfilant une veste qui trainait au sol, Kyle s’engagea à pas feutrés dans les escaliers. Si sa tante l’apercevait, elle devinerait immédiatement ce qu’il avait en tête et lui ferait un sermon sur son insouciance. Ce n’était pas nouveau; il pouvait s’en passer. Il sortit par la porte de la cuisine, plus discrète que celle de l’entrée principale qui était presque adjacente au bureau d’Amadriel. Kyle attrapa au passage une bouteille de miel, de la crème ainsi qu’un sac de brioches qu’il mit dans son sac, histoire de ne pas arriver les mains vides.

La cour arrière était délimitée au fond par le flot étincelant de la rivière et à sa droite par la ligne des arbres, doucement illuminée par la lumière de la lune. Kyle leva les yeux vers le ciel et s’émerveilla de voir autant d’étoiles y briller. La nuit était immense, infinie, comme si un voile avait été soulevé pour révéler derrière toute l’intensité du cosmos. Les arbres semblaient parcourus de frissons; leurs branches se mouvaient doucement au rythme d’une musique inaudible, à peine un murmure dans la brise fraîche de la soirée. Avec le ciel qui étincelait comme jamais, Kyle devinait que les festivités allaient bon train.

Il prit son chemin habituel à travers les arbres. Ce n’était pas tout à fait un sentier aménagé, mais Kyle le connaissait comme le fond de sa poche. Il savait où mettre les pieds pour ne pas se perdre dans une confusion toute féérique. Les branches minces le suivaient au passage, leur feuillage effleurant délicatement ses bras et ses épaules en une salutation taquine. La forêt n’était jamais aussi chaleureuse que lorsque son peuple était en fête.

La nuit était si translucide et la lune si vive que le chemin était éclairé comme en plein jour, l’argent lunaire filtrant sans mal à travers le feuillage souple. À mesure que Kyle avançait, le bruissement de la forêt se précisait, se courbait des notes délicates de la musique des fées. On aurait dit le son d’une flûte, mélangé à un souffle lent et grave, comme si la forêt elle-même fredonnait une mélodie hors de ce monde.

Kyle approchait de l’orée de la clairière, celle qu’il savait le centre de toute célébration féérique, lorsqu’il entendit des voix claires et fortes, des voix humaines, à quelques mètres de lui. Son sang se glaça d’effroi en apercevant les silhouettes de quatre adolescents. C’était une recette-catastrophe qui se pointait avec des rires chauds et des pas bruyants.

- Est-ce que vous entendez ça? On dirait de la musique, fit la fille du groupe en s’arrêtant momentanément, le visage relevé en l’air comme pour mieux écouter.

- I think someone smoked a bit too much tonight, rétorqua l’un des garçons sur un ton sarcastique et la fille lui envoya son majeur sans broncher.

Dissimulé derrière le tronc épais d’un arbre, Kyle réalisa avec une couche d’horreur supplémentaire qu’il les connaissait. Les quatre imbéciles étaient de son année et ils formaient à l’école un petit groupe désagréable que Kyle n’aimait guère.

Deux d’entre eux se trouvaient dans sa classe. Il y avait Marion, une grande fille au look androgyne qui parlait avec un accent français, et Legan, un garçon anglophone dont le visage semblait perpétuellement figé entre de l’ennui profond et du mépris moqueur. Ils se tenaient toujours ensemble au fond de la classe et passaient leur temps à ignorer ce que les professeurs disaient et à se moquer de tout et n’importe quoi à voix basse.

Les deux autres membres de leur petit groupe, Kyle ne les connaissait que de vue. Il y avait le grand type à l’air mesquin qui était dans la même rangée de casiers que lui et Cameron, un ami de Jérôme, ce qui en faisait automatiquement le plus sympathique du lot.  

Kyle les observa se faufiler un chemin malhabile, trébuchant sur les petites racines et marchant avec un mauvais équilibre sur les plus grosses, leurs rires sonores résonnant lourdement dans l’air ambiant. Pourquoi avaient-ils choisi cette nuit entre toutes pour aller faire les cons dans la forêt? N’importe quelle autre soirée et ils s’en seraient sortis indemnes, tout au plus désorientés d’avoir tourné en rond des heures durant. Par contre, les fées étaient moins généreuses lorsqu’on touchait à leurs célébrations. Kyle n’avait pas envie d’ajouter la donnée « humains ignorants, soûls et bruyants » à une équation déjà inquiétante. Il appuya ses poings sur ses yeux et prit une grande inspiration pour se donner du courage.

- Hey, qu’est-ce que vous faites ici?, lança-t-il en se dégageant de sa cachette improvisée.

L’attention des quatre adolescents se ficha sur lui et Kyle se félicita de ne pas flancher. Ils avaient l’air peu surpris de le voir surgir, comme si les balades nocturnes en forêt étaient une activité qui allait de soi.

- Ça te regarde?, dit Marion, un sourcil haussé.

-  Oui, ça me regarde. C’est une propriété privée ici, ça appartient à ma famille.

Ce n’était pas tout à fait la vérité, la propriété d’Amadriel ne s’étendait pas aussi loin dans les bois, mais ils n’avaient aucun moyen de le vérifier, n’est-ce pas?

- Eille, tu viens pas à notre école toi?, lança Cameron, rieur. Oh oui, je sais! Legan a dit que t’étais le dude qui dessine tout le temps des trucs weirds!  

-What?, s’étonna Kyle, sans comprendre. Weird était un qualificatif normal pour lui, mais ses dessins? Personne ne lui avait jamais mentionné ses dessins.  

- Fairies, précisa Legan. He’s always drawing fairies in class.

Son visage était différent, non pas lisse comme à son habitude, mais réchauffé et ouvert, fendu d’un léger sourire moqueur.

- I wonder why.

Kyle blêmit. Un mois plus tôt, le professeur de maths avait décidé de séparer Legan et Marion, bougeant le premier derrière Kyle, en diagonale de son pupitre. Kyle ne lui avait pas vraiment prêté attention, mais Legan, qui n’écoutait pas plus que lui en cours, avait dû remarquer qu’il passait son temps à gribouiller dans ses cahiers.

Kyle savait que ses mots ne voulaient rien dire de plus et pourtant, quelque chose dans son regard  lui donnait l’impression d’être transparent, ses secrets éclaboussés en fluorescent sous sa peau.

- C’est pas de vos affaires. J’aime dessiner, c’est tout.

- It’s not like I really care anyway.

La pique le froissa plus qu’elle ne l’aurait dû. Lui et son petit air de gosse de riche emmerdé pouvaient aller se faire foutre. Les autres pouvaient bien rire de sa gueule, mais il n’y avait rien de pire que cette attitude de supériorité nonchalante que ce type semblait maîtriser à la perfection.  

- Yeah well can you go back to not caring outside of my fucking property?

- “Your property”? That’s one high and mighty talk.

- La forêt est un territoire municipal, on a parfaitement le droit d’y être. Mon père travaille à la ville en passant, ajouta le troisième garçon, celui dont Kyle ignorait toujours le nom, sur un ton faussement agréable.

Il se sentit rager intérieurement, ses joues brûlantes de gêne. Dire qu’il essayait de les protéger, pensa Kyle et il avait envie d’arracher les stupides sourires arrogants qui se dédoublaient sous ses yeux.

- Pourquoi est-ce que t’essaies de nous faire partir?, demanda Cameron.

Par réflexe, Kyle darda un regard en direction de la clairière. Il entendait toujours la musique, plus profonde cette fois, comme de lourds tambours qui jouaient un rythme lent sous la terre elle-même.

Aucune réponse raisonnable ne lui venait en tête.

- Maybe he’s hiding something.  

- Il est peut-être dans un culte. Ça expliquerait la musique bizarre qu’on entend depuis tout à l’heure.

- Y’a juste toi qui l’entends Marion, ricana Cameron alors que Kyle considérait la légitimité de l’excuse.

Est-ce que de prétendre faire partie d’un culte suffirait à les chasser? C’était peu plausible : il se ferait traiter de menteur avec des rires gras et le jour suivant, toute la populace de l’école serait au courant et il se collerait une nouvelle réputation de weirdo sectaire.

- Je ne suis pas dans un culte. J’habite à côté et j’aime avoir la paix quand je viens ici.

- Attends, me dis pas que t’habites dans la maison de la vieille folle?

- The old hag who used to live in the creepy house by the woods? I thought she was dead.

- She is dead. She’s been dead for more than 10 years, dit Kyle et sa voix tremblait légèrement sous la pointe acérée.

Une vieille femme un peu fêlée, c’était la même rengaine partout et sa propre famille ne faisait pas exception. Il n’y avait guère qu’Amadriel qui avait souhaité les détromper. Kyle haïssait entendre les gens parler ainsi de sa défunte parente. La chose l’offensait plus profondément et plus personnellement que la plupart des conneries que l’on pouvait dire à son sujet.  

-  Would it kill you to have some respect?

- What are you flipping about? You didn’t even know her.

Le visage anormalement expressif de Legan admettait tout le jugement (weirdo, creep, freak) qui se cachait sous son commentaire. Kyle se passa une main frustrée dans les cheveux. Il était à deux doigts de foutre le camp, de les abandonner à leur stupidité.  

- She was family okay? Am I allowed to feel upset about your fun little comment now?

Sa voix craqua dans le silence soudain de la forêt. La musique s’était tue, constata platement Kyle. Il glissa un regard lent vers la clairière au-devant, l’effroi se frayant un chemin le long de sa colonne vertébrale. Sa colère avait disparu, drainée pour faire place à la lente réalisation que les fées les avaient remarqués.

La lumière de la lune était plus vive encore, étincelante dans l’immobilité toute surnaturelle de la forêt.

- What’s up now?, lança Legan qui avait seulement remarqué son changement d’attitude. God, you’re such a freak.

Des yeux larges aux pupilles incandescentes les fixaient. Électrifié, Kyle s’approcha, bondit presque, et attrapa Legan par le poignet, décidé à les entrainer de force hors de la forêt s’il le fallait. La réaction fut vive, choquée, et Legan se dégagea avec violence.

- What the fuck?

- You don’t understand, tenta vainement Kyle. It’s dangerous here; you have to get out right now.

L’expression de Legan était venimeuse.

- No, you don’t understand that you need to get out of my face, with your crazy and your fucking New Age shit.

Kyle enregistra à peine les mots de l’autre, trop préoccupé par les silhouettes discrètes qu’il voyait apparaitre dans les recoins de sa vision. L’affolement commençait à l’éteindre; il était un « ami des fées » certes, mais il ne pouvait pas garantir que le titre serait suffisant pour le sauver d’une terrible farce. Autant dire que le sort de ses « camarades » était encore plus incertain.

- You really need to go, répéta-t-il, presque implorant.  

- Is the concept of “fucking off” too hard to grasp for you?

Aucun d’entre eux ne voyait la scène qui était en train de se déployer, aucun à l’exception de Kyle qui observait avec le cœur tambourinant sur un rythme affolé. Des fées grimpaient le long des arbres, se pendaient aux branches et glissaient sous les racines, moqueuses et rieuses. L’écorce des arbres craquait, le feuillage s’agitait, la forêt grondait.

- Nous voulons simplement rentrer chez nous sans encombre, s’exclama-t-il parce qu’il était trop tard pour fuir. Nous sommes désolés de vous avoir interrompus. Ça ne se reproduira plus, je vous le jure!

Le visage de Legan et des autres se vidèrent de leur expression, leurs corps se relâchant de la tension accumulée comme si on les avait soudainement mis sur pause. Du glamour, comprit Kyle, la bouche s’asséchant autour des mots imprudents qu’il venait de prononcer. Stupide, stupide, stupide.

Legan s’écarta avec une raideur terrifiante pour laisser passer une fée. Elle avait l’allure d’une enfant, une enfant à la peau miroitante et aux yeux d’insectes, qui parla sans ouvrir la bouche.

- Tu le jures?

La voix n’était pas plus qu’un souffle emporté par une brise tiède. C’était une erreur sans doute, de faire une promesse (un pari) avec une fée, mais il avait parlé et il ne pouvait plus revenir sur ses mots.

- Je le jure.

Elle dévoila ses dents en une imitation de sourire grotesque et acéré.

-

Les premières lueurs de l’aurore perçaient le ciel lorsque Kyle ouvrit les yeux. Il était couché sur le dos sur de l’herbe humide. Des brindilles lui piquaient la peau. Lentement, il se redressa, groggy par les résidus d’un sommeil lourd et profond. Ses tempes l’élançaient désagréablement. Il appuya ses mains sur ses yeux et grogna de fatigue. Entre ses doigts, il aperçut le corps inconscient de Legan et la mémoire de la veille lui tomba sur les épaules avec une couche d’angoisse.

Il avait fait une promesse avec les fées. Une promesse dont il ne connaissait pas les termes exacts, parce qu’il était impossible de savoir comment les fées avaient choisi de l’interpréter.

Kyle saisit ses cheveux à pleine main, découragé. Point positif : il était physiquement « intact » et Legan aussi. On les avait transportés sur la berge de la rivière à l’extrémité de la forêt, tout près d’un sentier de gravier qui connectait avec la route. Pas de saut dans le temps dramatique, se rassura Kyle en observant une voiture des plus ordinaires disparaitre au loin. Par contre, on lui avait pris son sac avec toutes les gâteries qu’il contenait. Kyle se comptait chanceux de ne pas y avoir mis son portefeuille ou son téléphone à l’intérieur, car il doutait en revoir la couleur un jour.

Legan poussa un grognement et Kyle reporta son attention sur lui. Il ouvrit un œil et le referma aussitôt avec une grimace, jetant son bras sur son visage pour se cacher. Kyle songea non sans satisfaction mauvaise qu’il avait sans doute la gueule de bois, en plus du malaise général relié au glamour des fées.

- What time is it?, grommela Legan, la voix étouffée dans la manche de son cardigan.

Si Kyle n’avait pas eu le souvenir vif de la veille en tête, il aurait trouvé l’image presque drôle. Pour le moment, il était résolu à détester Legan par principe. Il sortit son téléphone de sa poche.

- Cinq heures et vingt du matin.

Legan grogna à nouveau et se tourna sur le côté, comme pour se recroqueviller sur lui-même. Puis, son corps sursauta et il ouvrit les yeux en grand.

- What the fuck?, s’exclama-t-il en se redressant d’un geste brusque. Geste qu’il regretta aussitôt à en avoir la crispation sur son visage. Where the fuck am I?

Ses cheveux étaient ébouriffés et il avait une trace rouge sur la joue, là où une brindille l’avait piqué. Kyle aurait voulu rire, il se retint en se disant qu’il n’offrait sans doute pas un portrait plus glorieux.

- Where’s Marion? And Cameron and Vincent?

Ce fut au tour de Kyle d’écarquiller les yeux. Shit.

Les trois autres avaient disparu.

- Can you call them?, demanda-t-il précipitamment.

Peut-être avaient-ils été transportés ailleurs, peut-être que les fées ne les avaient pas kidnappés…

- Yeah I can but… what the hell happened? What did you do?, reprit Legan, soudainement accusateur.

Il avait ouvert son téléphone et Kyle le lui prit des mains sans se soucier de son exclamation outrée. Il bloqua la tentative molle de Legan de récupérer son portable et trouva le numéro de Cameron, l’un des premiers dans son historique d’appel. On décrocha après une dizaine de coups et une voix endormie s’éleva du téléphone :  

- Legan?  Pourquoi t’appelles à fucking 5h du matin?

Soulagé, Kyle mit l’appel sur haut-parleur et coula un regard vers Legan qui le fixait avec mécontentement.

- Hey, c’est Kyle. Je suis avec Legan. On se demandait à quelle heure toi, Marion et Vincent êtes rentrés chez vous?

- … Je connais pas de Kyle, répondit Cameron, un peu plus réveillé. De quoi tu parles? On a rien fait hier soir. Pourquoi t’as le téléphone de Legan?

- The hell, Cam, laissa tomber Legan en reprenant son téléphone des mains de Kyle. You’re fucking with me, right?

- Legan? What? Why would I be fucking with you? And who’s Kyle?

Si Cameron était en train de se foutre de leurs gueules, alors il était fichtrement convainquant. Legan eut visiblement la même pensée, car il se contenta de répondre :

- Nevermind, it’s fine. Go back to sleep.

Il raccrocha sans prêter attention aux protestations confuses de Cameron. Legan garda les yeux rivés sur l’écran de son portable, portant sa main libre sur sa tempe comme s’il était en contemplation. Kyle le regardait en coin en se demandant ce qu’il pouvait dire pour éclairer Legan sans toutefois révéler le secret de la forêt. C’était une chose de douter de ses souvenirs, mais c’en était une autre de se faire dire que des fées étaient impliquées.

Marion, Cameron et Vincent avaient tous les trois été retournés à leur lit, les souvenirs de la veille en moins. Du point de vue de Kyle, c’était un véritable service qu’elles lui avaient rendu. Il n’y avait que Legan pour se souvenir de leur altercation embarrassante (si encore il s’en souvenait) et Kyle pouvait seulement espérer qu’il n’oserait pas en parler après le coup avec Cameron.

- Do you know what happened?, demanda finalement Legan.

Sa voix était basse, dénudée de son habituelle pointe tranchante. Il ne le regardait toujours pas, mais Kyle pouvait voir ses sourcils froncés, son front plissé d’incertitude. Kyle pesa un instant ses options et choisit la réponse la moins incriminante.

- I don’t know. I just remember meeting you guys in the forest, and then I woke up here.

- Maybe we were drugged? That could explain the frat house party going on in my head. But by who? And why would they drug us just to leave us here?

- My bag got stolen, indiqua Kyle.

- Or you lost it.

Kyle referma sa bouche sur un élan de protestation. Il savait qu’il ne l’avait pas perdu, mais il n’avait aucun moyen de corroborer ses propos sans révéler tout le reste au passage. Avec un regard noir pour Legan, Kyle lança :

- Whatever. I think we should go home. I need sleep.

Legan hésita un instant, perdu dans ses pensées, puis hocha la tête. Kyle fut presque surpris de l’aisance avec laquelle sa suggestion fut acceptée.

- Yeah, I don’t wanna stay here anyways. Gives me the creeps.

Ils quittèrent la berge et prirent le chemin de gravier pour rejoindre la route. Kyle n’imaginait pas avoir de conversation active avec Legan, mais le silence qui s’installa lui fit une impression étrange. Legan était plongé dans des pensées soucieuses, revivant sans doute ses souvenirs de la veille en détail pour trouver le chaînon manquant. Une vague culpabilité le surprit : il regrettait un peu de ne pas pouvoir lui avouer la vérité.

Ils atteignirent rapidement la route. Il approchait de six heures et le soleil brillait pleinement dans le ciel, les dernières traces de la nuit chassées par ses rayons. Seule la lune restait visible, pâle et dissipée dans le ciel bleu du matin.

Kyle stoppa. Il ignorait où se trouvait la maison de Legan, aussi pointa-t-il à droite en direction de la sienne.

- I’m gonna go this way.

Son commentaire attira l’attention de Legan, une réaction machinale accompagnée d’un regard absent, préoccupé. Il était tout le contraire de Kyle qui commençait à s’agiter, nerveux et impatient.

- Do you think we should tell the police? I mean, se reprit Legan face à son expression déconcertée. What if. What if something really happened last night?

Kyle se passa une main dans les cheveux et esquiva le regard de l’autre de peur que son visage ne le trahisse. L’idée le répugnait, il ne voulait certainement pas impliquer la police dans cette affaire. Les fées pourraient décider de revenir sur la magnanimité de leur décision si des policiers commençaient à fouiller la forêt à la recherche d’ils ne savaient quoi.

- Good point, concéda Kyle car Legan avait l’air sincèrement perturbé par toute l’affaire. But I don’t think they would take us very seriously. They’ll think we got drunk and passed out in the woods. And they’ll probably call our parents with that.

À la mention de ses parents, l’expression de Legan changea, ses lèvres s’étirant en une brève grimace. Il hocha la tête avec défaitisme.

Non sans irritation, Kyle tâcha d’ignorer la pointe de culpabilité qui le piquait à chaque fois qu’il regardait le visage égaré de Legan. Il était soulagé d’un problème potentiellement catastrophique et le voilà qui se souciait des sentiments du grand con qui les avait mis dans la merde pour commencer. Il était en train de se laisser berner par cette étrange vulnérabilité que Legan portait silencieusement sur son visage. C’était la fatigue et la confusion qui le plaçaient dans un état pareil et il n’allait pas tarder à revenir à son stade ordinaire de salaud prétentieux, Kyle en était assuré.  

- It’s quicker for me to go the other way, déclara Legan, une pause inconfortable plus tard.

- Okay. I’ll see you at school.

Kyle hésita, son attention rivée sur un point quelconque au-dessus de l’épaule de Legan.

- If… if you need to talk or something about… you know, just hit me up.

Le visage d’abord étonné de Legan s’adoucit légèrement, l’ombre d’un sourire filant au coin de sa bouche. Il acquiesça. Kyle, qui était prêt à regretter ses paroles dès l’instant où elles avaient quitté ses lèvres, se surprit à sourire en retour. La trêve n’allait probablement pas survivre au lundi de classe, mais l’illusion était sympathique.

Ils se séparèrent avec de brefs au revoir. La route était pratiquement déserte. Personne n’était assez brave pour être réveillé et hors de leur maison un dimanche matin. Kyle longeait la route d’un pas trainant, le poids de la fatigue lui alourdissant le corps à mesure. Il en avait peut-être pour une heure de marche; il aurait tout donné pour la capacité de se téléporter dans son lit.

Ses muscles étaient de plus en plus lourds et son crâne l’élançait douloureusement, le mal de tête ayant fait une réapparition rapide et sans pitié. Kyle sentit la nausée poindre sous l’étau qui semblait se resserrer à chaque pas qu’il faisait. Le mal se répandait. La lourdeur de ses muscles se changea en une brûlure sourde et son ventre se tordit, le plia en deux. Les larmes roulaient sur ses joues et il ne fit rien pour les chasser, paralysé par le mal agonique qui lui traversait le corps.

Il tomba à genoux dans le gravier et vomit.

Les fées, comprit-il, c’était les fées qui allaient le tuer.

- Kyle!

La voix cassée de Legan lui parvint faiblement, étouffée par le tam-tam incandescent de son propre cœur. C’était la première fois qu’il l’appelait par son prénom, réalisa-t-il lointainement. Quelle ironie que ce fut à cause d’un sort mortel que lui avaient jeté les fées.

Se retournant au prix d’un effort surnaturel, Kyle distingua au loin le corps de Legan roulé en boule. Il comprit avec horreur qu’il n’était pas la seule victime.

Il fit un mouvement vers Legan, un simple réflexe mû par la vaine pensée que tout était de sa faute. Si Kyle avait évité de se mêler de ce qui ne le regardait pas (s’il avait simplement écouté sa tante), ils ne seraient pas en train de se mourir sur le bord d’une route déserte.

Ralenti par le mal de tête qui l’étouffait, Kyle ne prit pas tout de suite conscience de la sensation apaisante qui se diffusa dans sa main tendue. On aurait dit de l’eau fraîche versée sur sa peau, un baume qui calma un instant la douleur lancinante. Kyle cligna des yeux et avança son autre main. La même sensation se répandit dans tout son avant-bras. Il répéta le processus, accueillant avec un soulagement quasi-pénitent la lente disparition de sa douleur.

Deux ou trois mètres plus loin et Kyle parvint à mettre un pied à terre. Il poursuivit son chemin sur deux jambes chancelantes, s’approchant toujours plus près de la figure recroquevillée de Legan. Les larmes avaient cessé, la pression autour de sa tête se relâchait peu à peu. Il n’avait plus la nausée.

Lorsqu’il vit Legan se déplier à son tour, lentement et précautionneusement, Kyle comprit.

Il s’arrêta devant Legan qui était toujours assis en tailleur au sol. Il avait un regard effrayé, un visage couvert de sueur et de traces de larmes. Leur respiration se faisait écho.

- What happened?, souffla Legan, tremblant.

Les fées avaient choisi les termes de sa promesse.

- I need to tell you something.
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Kyle

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MessageSujet: Re: U pour l'union entre nous   Mer 19 Oct 2016 - 23:41

La porte d’entrée de sa maison était verrouillée. Kyle jura à mi-voix et relâcha la poignée. Sa tante dormait toujours.

- Do you have your key?

- It was in my bag.

Il ne vit pas le roulement d’yeux de Legan, mais il n’en avait pas besoin pour l’imaginer parfaitement. Avec un peu de chance, la porte de la cuisine serait ouverte. Sa tante oubliait souvent de la verrouiller, surtout lorsqu’elle passait la soirée enfermée dans son bureau à travailler.

- Ah! Knew it, s’exclama Kyle victorieusement, lorsque la porte en question s’ouvrit sans difficulté.

Il fit entrer Legan et referma délicatement derrière lui. La maison était plongée dans le silence, il n’y avait que la vieille horloge de grand-mère pour déranger la matinée tranquille de son tic-tac sonore. Legan l’observa d’un mauvais œil lorsqu’ils passèrent devant pour s’engager dans les escaliers.

- It came with the house and my aunt wouldn’t get rid of it, marmonna Kyle sans trop savoir pourquoi il sentait le besoin de se justifier.

- A shame because it’s ugly as hell.

Au lieu de répondre, Kyle le poussa dans sa chambre, ce qui lui valut un regard offusqué.

- Don’t get too excited, ironisa Legan avant d’ajouter sur le même ton: Nice room, love the tidiness.

De toute évidence, Kyle n’avait pas prévu recevoir de la visite dans sa chambre et le ménage laissait à désirer.  Embarrassé, il ramassa rapidement les morceaux de vêtements qui trainaient par terre, puis fit de même avec les livres qui s’éparpillaient sur son lit en les empilant en équilibre précaire sur son bureau. Le reste pouvait attendre.

Legan le laissa faire sans commentaire cette fois, ce que Kyle comptait dorénavant comme un véritable exploit pour lui. Installé en tailleur sur son lit, il l’invita à s’asseoir face à lui sur sa chaise d’ordinateur. Legan obtempéra non sans jeter un œil à la montagne confuse d’objets qui s’étalaient sur le bureau. Il avait peut-être peur que quelque chose lui tombe dessus.

- Okay. So you said something about a curse.

- Yes. I… Where do I start?, soupira Kyle.

Il avait convaincu Legan de venir chez lui, car Kyle refusait d’avoir la discussion qu’ils allaient avoir au beau milieu d’une route déserte. De plus, il allait prévenir Amadriel dès que possible et avec un peu chance, elle aurait des pistes de solutions à leur offrir.

Kyle avait aussi pris la décision de tout révéler à Legan. Puisqu’ils étaient tous les deux coincés dans ce merdier, il ne voyait pas de meilleure option. Legan avait le droit de savoir ce qu’il lui arrivait. Toutefois, révéler à quelqu’un l’existence du monde féérique était une chose plus facile à dire qu’à faire.

- Basically. What happened yesterday is that we got cursed by. By fairies.

Le regard que lui lança Legan était bien plus significatif que toutes les insultes qu’il pouvait lui balancer.

- Fairies. You’re fucking with me.

- I swear I’m telling the truth, se défendit Kyle, les mains en l’air. The forest… It’s inhabited by fairies and they are very… territorial, to say the least. They were having a big feast yesterday and we came in and ruined their night by being loud and obnoxious. And they got mad. When fairies get mad, it’s not pretty. You felt it yourself, didn’t you?, ajouta-t-il, doucement, en regardant Legan dans les yeux.  

Il avait peur de sa réaction, car il savait mieux que personne à quel point son récit était tiré par les cheveux. La douleur avait été atroce, atroce et réelle, et Kyle ne pouvait qu’espérer que ce serait suffisant pour le faire coopérer.

- I don’t believe you, répondit Legan, lentement. I can’t. Fairies? What the hell. This is your explanation?

Il croisa les bras, la bouche plissée et mécontente.

- We should go to the hospital, get tested for drugs or something. Not talk about fucking fairies while waiting for the pain to come back.

Secouant la tête, Kyle répondit:

- They won’t find anything wrong with us because it’s not science, it’s magic. I think… I think the pain only comes when we’re too far away from each other.

- Are you saying that we’re magically bound together?

Les paroles cinglantes firent flancher Kyle. Suspendues entre leurs deux corps tendus, elles étaient fatales et sans pitié.

C’était la première fois que Kyle révélait à quiconque le secret de la forêt et il réalisait qu’il n’avait aucune idée de la façon dont il devait s’y prendre. Plus il parlait et plus Legan semblait s’énerver. Essuyant ses mains moites contre ses jeans, Kyle essaya à nouveau :

- I know it’s hard to believe. But it’s the truth. You know what you felt earlier, can’t you at least believe in that?  

Legan le considéra durement, l’angle de sa mâchoire tranchante dans la frustration à peine contenue sur son visage.

- Okay. Let’s say it is. Let’s say I believe you for a second. What happens next? How do we get rid of it? Do we ask fucking Tinkerbell to lift the curse?

- I don’t know, avoua Kyle, un peu réticent. I have to think about it. It’s also my first time being cursed, you know, ajouta-t-il avec sarcasme. Most of the time, I have no idea why fairies do what they do.

L’expression de Legan glissa un instant dans la confusion. Il scruta Kyle comme s’il cherchait à déchiffrer le double-sens de ses paroles, une question inscrite dans le pli de sa bouche.

- I know you don’t have a lot of friends, but this is just sad, dit Legan. I’m sure there’s a rational explanation for… whatever this thing is that we have.

Grinçant des dents, Kyle se retint de répondre à l’insulte. Argumenter était inutile, Legan n’allait jamais se laisser convaincre avant d’être réellement témoin de la chose.

- What if I can show you?

Le même air revint sur le visage de Legan, frustré, déconcerté et par-dessus tout, compliqué. L’hésitation était inscrite dans sa posture trop raide, dans le tressaillement subtil de son regard. Il n’avait rien de son habituelle nonchalance ennuyée. N’empêche que Kyle n’avait aucune idée de ce qu’il se passait dans sa tête.

Peut-être avait-il peur?

- It’s not dangerous, I swear, dit Kyle pour le rassurer. Juste au cas où.

- Right there, that’s why everyone thinks you’re so fucking weird, marmonna Legan.

Ravalant l’offense (qui n’était pas aussi illégitime qu’il aurait souhaité), Kyle sauta en bas de son lit et lui fit signe de le suivre.

- I’m not going back into that forest.

Legan le prévint d’un ton ferme, ce qui ajoutait du poids à l’hypothèse qui supposait qu’au-dessous de toute cette couche de mépris, il y avait bien un peu de peur.

- We don’t have to. He’ll meet us on the porch.

- He? Who’s he?

Kyle disparut dans le couloir sans répondre, obligeant Legan à le suivre avec une réticence palpable. Il eut au moins la décence de ne pas argumenter jusqu’à ce qu’ils atteignent la cuisine. Amadriel dormait toujours, la porte de sa chambre entrouverte car c’était une vieille habitude qui ne l’avait jamais quittée, même lorsque Kyle cessa de se glisser dans sa chambre à chaque cauchemar qui le réveillait en panique.

Ils entrèrent dans la cuisine, Legan sur ses talons, et Kyle se dirigea aussitôt vers le réfrigérateur. Faute de crème, qui avait été volée par les fées la veille, il chercha le lait. Il n’avait jamais été bien difficile, alors ce serait suffisant.  

- Okay so, what are you going to show me?

- Fairies.

La tête dans le frigo, Kyle ne vit pas l’expression de Legan, mais il se doutait qu’elle devait ressembler à toutes les autres qu’il lui avait lancées à chaque fois qu’il prononçait le mot « fée ».

- Well. One of them, précisa Kyle en refermant la porte du réfrigérateur.

Ouvrant l’armoire qui se trouvait au-dessus du lavabo, il s’empara d’un bol et le remplit à moitié de lait. Il le fit ensuite chauffer au micro-onde durant une poignée de secondes, juste le temps de tiédir le lait pour son arrivée. Legan le regarda faire les bras croisés, la longue ligne de son corps appuyée contre l’îlot de la cuisine.

- It’s for him, dit Kyle en désignant le bol de lait. It’s very impolite to ask for them without giving anything in return. Milk is okay but they like cream and honey the best. Pastries are good too, and the sweeter the better. They’re sugar monsters. But they hate candies; I think it’s too much artificial sugar or something, you know, they’re like hippies, they only eat organic.

Kyle prit conscience qu’il se perdait dans son bavardage et il referma la bouche, un peu gêné. Il parlait à un type qui peinait à ne pas appeler le 911 sur son cas et il lui parlait des fées comme si elles étaient des gamines capricieuses.

Évitant de regarder Legan en face, Kyle prit le bol d’une main et ouvrit la porte de la cuisine de l’autre. Il lui fit signe de passer le premier et referma délicatement derrière eux. Kyle déposa le lait sur la première marche du perron et s’assit en tailleur devant les escaliers, le dos appuyé contre la rampe. Legan l’imita, s’installant face à lui après avoir passé une main sur le balcon pour débarrasser la saleté qui pouvait y être. Kyle sourit en coin, mais ne dit rien.

- What’s next?, demanda Legan lorsqu’il vit que Kyle ne faisait rien de plus.

Il haussa les épaules.

- We have to wait until he shows up. It’s not gonna be too long, he’s usually pretty quick to answer.

- Who the hell are you talking about? I swear, if this is a prank from you and whatever stupid friends you have, I’ll choke you with that bowl of milk.

Kyle lâcha un rire, ce qui lui attira une moue irritée.

-I’m not joking, insista Legan. I’ve had enough bad surprises for one day. Or night, whatever.

-It’ll be fine. It’s not a prank. It’s proof.

Legan ne répondit pas cette fois. La cour arrière était paisible, la brise légère froissant à peine le feuillage de la forêt. Malgré le calme de la scène, un silence appréhensif planait. Kyle sentait la fatigue alourdir ses muscles, l’adrénaline du matin s’épuisant tranquillement. Legan devait être dans un pire état que lui, un ressort trop tendu, prêt à casser.

Kyle cligna des yeux et celui qu’ils attendaient était là, remplissant l’espace au bas du perron qui, une seconde plus tôt, était vide.

- Bien le bonjour, les salua Longues-Jambes en retirant son chapeau modelé dans une longue feuille verte.

Legan poussa un cri, un hurlement presque, et tenta de reculer, son dos percutant contre le bois de la rampe. Kyle se retint bravement de ne pas éclater de rire.

- What the fuck is this?!

Longues-Jambes lui accorda un regard curieux. Du haut de ses trente centimètres, avec son visage aquilin de vieux libraire, Longues-Jambes n’étaient pas la plus terrifiante des fées.

-Quel manque de manières. Où est Amadriel?

-Elle dort, mais je peux aller la réveiller plus tard si tu veux lui parler, répondit Kyle, déchiré entre l’hilarité et une vague inquiétude pour la santé psychologique de Legan.

Il le voyait du coin de l’oeil, l’air estomaqué, ses yeux incapables de quitter la petite figure du farfadet. Peut-être aurait-il pris ses jambes à son cou si le sort ne lui en avait pas empêché.

- Merci mon garçon, mais nul besoin de la troubler ainsi.

Le farfadet grimpa les quelques marches qui le séparait du bol de lait, se balançant avec une agilité surprenante pour sa petite stature. Legan eut un nouveau mouvement de recul, un hoquet de frayeur lui échappant des lèvres. Longues-Jambes ne lui prêta aucune attention. Il attrapa le bol à deux mains et but le lait d’une traite, plus rapidement sans doute qu’une créature de sa taille aurait dû en être capable.

S’essuyant la bouche du revers de sa manche, le farfadet se tourna vers Kyle et dit:

-Très apprécié. Maintenant, que puis-je faire pour toi?

-Eh bien, je voulais d’abord te présenter mon ami Legan, dit Kyle. Legan, voici Longues-Jambes. Il était le farfadet de maison de ma grande tante.

Longues-Jambes pivota gracieusement vers Legan et inclina la tête en retirant de nouveau son chapeau.

-Ravi de faire votre connaissance.

Voyant que Legan ne réagissait pas, Kyle enfonça son index dans sa cuisse pour le sortir de sa stupeur. Il balbutia dans un sursaut:

- Moi… moi aussi?

Longues-Jambes eut une moue réprobatrice. Il mit la main dans sa poche et en sortit une pipe grossièrement taillée qu’il glissa dans sa bouche.

-Il faudra travailler sur ces manières, mon garçon.

Legan hocha la tête, sans doute trop sonné pour formuler une réponse cohérente.

- Tu dois l’excuser, c’est la première qu’il rencontre quelqu’un comme toi.

À la déclaration de Kyle, le farfadet haussa les sourcils, considérant Legan d’un regard plus scrutateur cette fois. Il prit son temps pour répondre, fourrant sa pipe d’herbe qu’il gardait dans un petit sac suspendu à sa ceinture. Les yeux de Longues-Jambes étaient petits, enfoncés sous des sourcils drus, et ses prunelles brillaient d’un bleu limpide, éclairé d’une curiosité vorace. De la fumée s’éleva de l’embout de sa pipe sans même qu’il n’eut à la toucher.

- Ah, fit-il en soufflant un rond de fumée parfait.

Le suivant se changea en oiseau et fila vers Legan qui sursauta faiblement, ses yeux traquant la petite créature de fumée qui lui tournait maintenant autour de la tête. Kyle eut pitié de lui et chassa l’oiseau en dissipant la fumée d’un geste de sa main.

- C’est donc lui? demanda Longues-Jambes. L’humain qui est venu interrompre leur petite fête hier soir?

- I didn’t…

Legan s’arrêta lorsque l’attention du farfadet tourna brusquement vers lui. Le visage pâle, il déglutit et glissa un regard presque désespéré vers Kyle. L’heure de l’hilarité initiale passée, Kyle en était à se demander ce qui le terrifiait autant chez Longues-Jambes.

- C’était un accident, intervint-il. Et il n’était pas seul non plus, il y en avait d’autres. Ils ne savaient pas pour la célébration. Ce qui s’est passé hier soir, c’est que j’ai tenté de les empêcher de s’approcher trop près de la fête, mais la situation a… dérapé et les fées nous ont surpris. Elles ont effacé la mémoire des trois autres humains qui étaient là et les ont renvoyés chez eux. Mais à moi et Legan, elles nous ont collé ce sort qui nous fait super mal si on s’éloigne trop l’un de l’autre. On veut s’en débarrasser, mais on ne sait pas comment. Est-ce que tu pourrais nous aider, tu crois?

Pensif, Longues-Jambes répondit :

- Je vois l’enchantement qui vous relie. Je ne peux rien faire pour vous à ce sujet, aucune fée ne pourrait briser à elle seule un lien aussi puissant. Oui, vraiment, c’est du travail remarquable, ajouta-t-il plus bas, sur un ton appréciatif. Ah oui, un soir de pleine lune en plus, on le voit bien…

Kyle toussa.

- Cet enchantement, reprit Longues-Jambes comme de rien, est noué par une… intention. Pour le faire disparaitre, l’intention doit être respectée.

-J’ai juré qu’on ne les interromprait plus, avoua Kyle.

Le farfadet hocha la tête, expirant une bouffée de fumée qui tournoya paresseusement autour de sa tête.

-Ah oui, ah oui.

-Je ne comprends pas comment nous relier magiquement est supposé leur garantir que ma promesse sera respectée.

-Votre promesse, précisa Longues-Jambes avec un geste vers Legan. Il est aussi lié par serment.

Surpris, Kyle glissa un regard vers Legan. Il avait le visage crispé, les sourcils froncés en une expression plus familière, quoique toujours pâle.

- I didn’t say anything, siffla-t-il, avant de reprendre en français cette fois: C’est de sa faute. C’est lui qui a promis, je n’ai rien dit moi. Je ne savais même pas qu’il y avait des…

Sa voix se brisa et il se rétracta, les bras croisés sur sa poitrine comme un écran protecteur. Kyle sentait la culpabilité le menacer de nouveau, plus lourde sous les mots accusateurs de l’autre. Il tenta de se rassurer: Legan ne comprenait pas le danger qu’ils avaient tous couru la veille.

Longues-Jambes se contenta de hausser les épaules et tapota l’espace entre les deux garçons du manche de sa pipe.

-Le lien est là. C’est à vous de remplir ses conditions pour qu’il n’ait plus besoin d’exister.

Kyle regarda machinalement le vide qui le séparait de Legan, se demandant à quoi pouvait ressembler le lien magique qui les unissait. En redressant la tête, il surprit Legan en contemplation égale des lattes de bois du balcon.

- Ce serait plus facile si on pouvait connaître les conditions, grommela Kyle. “Ne plus les interrompre” okay d’accord, mais elles espèrent quoi en nous collant ensemble?

-Aucune idée, répondit Longues-Jambes, le ton agréable. Dis mon garçon, je prendrais bien de ces fruits confits que tu m’as offerts la dernière fois.

Kyle prit une seconde pour encaisser le soudain changement de sujet, puis acquiesça, un mince sourire aux lèvres.

- Je crois qu’ils ne sont plus très frais, mais ils doivent être toujours mangeables.

Longues-Jambes agita la main, insouciant, et Kyle se redressa. Legan le suivit à l’intérieur, sans doute parce qu’il ne voulait pas être laissé seul avec le farfadet.

- Why didn’t you fucking tell me, gronda-t-il entre ses dents dès que la porte se ferma derrière eux. What the fuck is this, Kyle, why are you friends with a... I don’t even know what it is, shit.

-Farfadet, précisa Kyle et il s’attira un regard meurtrier en réponse. I fucking told you okay? I told you it was fairies, and you didn’t believe me. And I get it, I know it’s crazy and that’s why I needed to show you, to-to prove it to you. This world has fairies and magic, and you’re in it now.

Because of me, ajouta l’esprit de Kyle, bien décidé à l’enfoncer.

-You didn’t warn me. You just acted all mysterious and shit. Did you think it was funny? Why didn’t you tell me so I could be at least prepared-

Legan tremblait imperceptiblement et il croisa les bras lorsqu’il surprit le regard de Kyle, cachant ses mains dans le creux de ses aisselles.

- Would that have made a difference?, dit-il plus doucement. I… I know it’s a lot to take in. I’m sorry.

Kyle baissa les yeux, une main sur la nuque. Un long battement plus tard et Legan soupira.

- Weren’t you supposed to get him something?

- Oh. Right.

Évitant de regarder Legan, il ouvrit le réfrigérateur et sortit la boîte de fruits confits. C’était un cadeau qu’Amadriel avait reçu de la part d’un collègue lors d’une petite fête de travail quelconque. Kyle soupçonnait le type en question d’avoir un intérêt plus qu’amical pour sa tante. Des fruits confits, il ne manquait que le bouquet de roses pour aller avec. Sa tante n’y avait pas touché, sauf pour les offrir à Longues-Jambes, ce qui était tout aussi significatif.

Alors que Kyle inspectait l’intérieur de la boîte, la voix de Legan s’éleva à nouveau, avec une touche d’hésitation cette fois.

- This… guy, can he. Can he understand English?

Kyle lui fit des yeux ronds. Legan prit un air frustré, une grimace aux coins des lèvres, mais il ne pouvait cacher le mince embarras qui couvrait ses joues.

-Hey, it’s a legitimate question! Maybe those fairies are all Frenchies, how should I know?

-Don’t yell, man, fit Kyle, les mains levées en signe de paix. I was just… not expecting that to be your first question about him. Or the fairy world in general.

-I wasn’t yelling, grommela Legan. I was asserting my point. And it’s just as good a question as any, which is why you should answer it. If you remember how to do that, you know, how to tell people things that are relevant to their current situation.

- O-kay, I think I got the sentiment, thanks.

Agacé, Kyle passa une main dans ses cheveux, un tic nerveux dont il n’arrivait pas à se débarrasser.

- I’m not sure. I think fairies can virtually speak any human language? I don’t know how it works exactly, but they use their magic to communicate with us.

Attrapant, la boîte de fruits, il ajouta:

-Come on, he’s patient but let’s not push him. You can ask him yourself if you want.

Kyle ignora l’air alarmé de Legan et sortit.

-

Longues-Jambes les quitta un peu plus tard, disparaissant comme il était arrivé entre deux clignements d’yeux. Il ne leur avait pas offert davantage d’information sur leur situation, prévenant seulement Kyle d’éviter les balades en forêt jusqu’à la prochaine célébration. Il y avait des fées rancunières et il était préférable de laisser le tout mijoter jusqu’à ce qu’elles aient épuisé leur ressentiment dans une fête bien faite.

Quoique attristé, Kyle n’était pas surpris de la réaction. C’était tout de même mieux que d’être carrément banni, se dit-il en ignorant le vague malaise dans son ventre. Il ne se rappelait plus de la dernière fois qu’il avait causé une telle réponse chez les fées. Quand il avait accidentellement brisé l’arc de Sevastian peut-être, mais ça, c’était personnel et non pas collectif.

Legan était resté largement silencieux en présence de Longues-Jambes, mais il avait semblé se calmer, plus confiant sans doute que le farfadet n’allait pas le changer en crapaud ou quelque chose du genre. Kyle avait parlé de tout et de rien, donnant des nouvelles sur lui et sa famille sans trop détailler, tout conscient qu’il était d’être écouté par Legan. C’était familier et étrange, car il ne pouvait même pas prétendre qu’une relation existait entre lui et Legan, autre que ce lien magique qu’on leur avait imposé. Kyle restait ferme dans son impression première: Legan Thomas était un connard arrogant et ce n’était pas un peu de pitié ou de culpabilité qui allait le faire changer d’avis. Il avait tout au mieux une tolérance réticente et (littéralement) douloureuse à son égard.

L’horloge de la cuisine indiquait presque neuf heures lorsqu’ils retournèrent à l’intérieur. Kyle offrit à Legan de préparer à déjeuner, réalisant au même instant que son ventre grondait de faim. Il n’avait rien mangé depuis la veille et l’émotion lui avait creusé l’appétit.

-Do you want bacon? I kinda really want bacon.

-Whatever, I don’t really care. I’m not that hungry.

Kyle lui jeta un regard torve. Il avait un véritable trou noir dans le ventre et l’autre manquait d’appétit. Tant pis, ça lui en ferait plus pour lui.

Il commença la préparation des oeufs et du bacon alors que Legan s’installait autour de la table, plongé dans un silence lourd et songeur. Kyle préférait se concentrer sur la nourriture et ne pas se mêler de ce qui se passait dans sa tête. Il pouvait sentir le regard de l’autre se poser sur lui à l’occasion, mais fit de son mieux pour l’ignorer. Legan était peut-être en train d’estimer la possibilité de briser le sort en l’assassinant. Sous ses airs de séducteur emmerdé, Kyle lui avait toujours trouvé une petite touche meurtrière.

- Kyle?

La voix de sa tante le tira brusquement de ses pensées. Elle se tenait dans l’embrasure de la porte, les bras croisés sur son long cardigan de laine, le visage décontenancé.

Kyle échappa sa spatule et jura lorsqu’il fut aspergé de quelques gouttes d’huile bouillante.

- Bon matin, dit-il avec un sourire forcé. Je fais des oeufs et du bacon, est-ce que tu en veux aussi?

Amadriel acquiesça avec lenteur, se retenant visiblement pour ne pas fixer Legan avec des yeux ronds. Kyle se détourna avec un soupir. Ce n’était pas tous les jours qu’il invitait des amis à la maison. Depuis que Maeila avait déménagé, il n’avait invité personne à l’exception d’une fille avec qui il avait dû compléter un projet d’école.

-Tu ne fais pas les présentations, Kyle?, demanda Amadriel et il se raidit visiblement, la spatule figée au-dessus de la poêle grésillante.

Il n’était pas encore parvenu au stade de sa réflexion qui devait prendre en compte la réalité de son lien avec Legan, soit le fait qu’ils allaient être obligés de cohabiter. Kyle allait devoir s’expliquer avec Amadriel et il n’avait aucune envie de le faire. Elle allait certainement le gronder pour son expédition de la veille, une initiative qu’il avait prise sans considération pour les avertissements de sa tante. Amadriel passait son temps à le prévenir du danger que les fées présentaient et Kyle était un adolescent impulsif en besoin de rébellion occasionnelle. C’était l’équation mathématique la plus vieille de tous les temps.

(Et puis, Kyle ne pouvait pas tourner le dos aux fées. Il était bien trop tard pour le garder en dehors de cette maudite forêt.)

-Ah ouais, désolé, marmonna Kyle. C’est Legan. On est dans la même classe.

Il y eut un bref silence inconfortable alors qu’Amadriel attendait une suite qui ne vint pas. Kyle resta résolument tourné vers le four.

Il n’avait aucune envie de lui expliquer quoique ce soit en présence de Legan.

-Enchanté Legan, je suis Amadriel, fit-elle sur un ton délicat, comme s’il s’agissait d’une illusion qui risquait de se briser à tout instant.

Kyle pencha la tête pour cacher son rictus; sa tante serait déçue d’apprendre que Legan se trouvait dans leur maison pour la seule et unique raison qu’il était forcé de l’être.

-Legan Thomas, enchanté.

-Would you like some coffee, Legan?, offrit Amadriel.

La réponse fut immédiate.

-Yes, very much so.

-

Ils mangèrent tous les trois autour de la table de la cuisine dans ce qui devait être un des repas les plus étranges et inconfortables de l’existence de cette maison. Kyle gardait ses yeux rivés sur son assiette, déniant de regarder Legan ou sa tante, et sa bouche occupée pour ne pas avoir à participer à une quelconque conversation. Conversation qui ne faisait jamais long feu, car visiblement Legan n’avait pas plus envie d’être présent que Kyle. Amadriel faisait de vaillants efforts, vraiment, mais Kyle voulait seulement qu’elle prétende avoir un travail important à finir pour les laisser tranquille. Il savait qu’elle savait que quelque chose ne tournait pas rond, puisqu’elle ne cessait de lui envoyer des petits regards incrédules et un peu mécontents que Kyle se faisait un sport d’ignorer.

-Okay, on va aller travailler sur notre projet, déclara précipitamment Kyle lorsque Legan eut finit sa dernière bouchée. You good?

-Ah, yeah. Sure.

Se levant d’un bond, Kyle attrapa leurs couverts et les rinça vite fait, déposant le tout dans le lavabo déjà à moitié rempli. Il sortit de la cuisine, lançant “talk to you later” à sa tante qui était toujours assise à la table avec un air d’incompréhension.

Les deux garçons grimpèrent les marches quatre à quatre, la porte de la chambre de Kyle se refermant derrière eux avec un clic sonore.

-I fucking hate you, I hope you know that, grinça Legan.

-Sorry, I didn’t want the Inquisition on my ass. She usually sleeps until 10 but we probably woke her up.

Kyle inspira, frustré. Il agita une main entre eux, laissant tomber:

-I… I need to tell her. About this.

Il se retint de dire “us”, car c’était une connotation à laquelle Kyle ne voulait absolument pas penser. Le visage de Legan se muta d’incrédulité.

-You’re gonna tell your mom?, fit-il comme si c’était la chose la plus étrange que Kyle lui ait dite à ce jour. Et stupide, à en avoir la façon dont il le regardait.

-She’s my aunt, le reprit Kyle à demi-voix. And yeah, I’m gonna tell her. She knows about the fairies in the woods, I can’t hide a fucking curse from her.

Legan ne cessa pas de le considérer avec scepticisme, aussi Kyle ajouta:

- And it’ll be easier for us. You can stay in my house and she won’t mind, she’ll know why. I don’t know about your parents but…

-They won’t care, coupa Legan, sèchement. I won’t tell them obviously, but they won’t care that you’re here. We can go to my house too.

Kyle hocha la tête. Il y avait quelque chose sous les mots de Legan d’un peu énervé, voire agressif, qui, pour une fois, n’était pas dédié à Kyle. Il ne savait pas pourquoi et la dernière chose qu’il avait envie de faire était d’insister là où ça ne le regardait pas.

-That’s fine by me. And about school...  

Legan sourit, dévoilant ses dents blanches, et Kyle fut brutalement rappelé de la fée aux yeux d’insectes et à la bouche de requin. Ce n’était pas un sourire joyeux.

- Guess you’re stuck with me and my merry band of friends.  

-

Étalé en étoile sur son lit, Kyle comptait ses respirations. Il entendait l’eau de la douche couler dans la salle de bain, une porte plus loin. Kyle avait pris la sienne en premier, s’était défait avec soulagement de ses vêtements qui sentaient la forêt, la fatigue et la transpiration. Jusqu’alors, il n’avait pas eu le temps de vraiment s’arrêter, prisonnier de la boucle des événements. L’eau chaude l’avait apaisé et il se sentait l’esprit éveillé, mais le corps mou, prêt à s’enfoncer dans le creux de son matelas.

Il avait sorti une paire de sweat et un t-shirt pour Legan, espérant que ce dernier ne lui ferait pas une crise de mode ou quelque chose du genre. Legan avait plus de style dans son tiroir à bas que dans tout le garde-robe de Kyle et il allait devoir vivre avec.

Se redressant avec un soupir, il passa une main sur son visage. S’il restait allongé trop longtemps, il allait finir par s’endormir.

Kyle s’efforçait prudemment de penser à autre chose, n’importe quoi n’impliquant pas ce stupide sort, mais son esprit ne se voulait pas du tout coopératif et se contentait de repasser en boucle tout ce qui s’était produit depuis la veille. Il aurait peut-être mieux fait de les assommer tous, de cette façon les fées n’auraient rien entendu. Résultat garanti.

-You look even more stupid than usual, commenta Legan qui avait ouvert la porte au même moment.

Kyle perdit son sourire, une feinte trace de rouge gagnant ses joues. Il se renfrogna. C’était un adieu à la sérénité de l’eau chaude.  

-Dick.

Legan haussa les épaules, l’air de dire “yeah, and?” avec cette arrogance ennuyée qui lui était si familière. Il avait les cheveux humides, plaqués sur sa nuque avec des mèches brunes retombant sur son front comme si c’était un look et Kyle le haissait rien que pour ça.

- I need to get some clothes, dit Legan en attrapant les sweat avec une moue. Because there’s no way I’m letting people see me with your rags on.

- Do you think life’s a catwalk or what.

-Well I certainly don’t think it’s a dumpster like you apparently do. Is that ketchup?

Kyle lui arracha le t-shirt des mains avec un geste un peu plus agressif qu’il ne l’aurait voulu. Il jeta un oeil sur la tache sombre que Legan avait pointée, incapable de se souvenir de ce dont il s’agissait. Du ketchup ou du sang ou de la sauce épicée, qui pouvait savoir?

-Whatever, it’s clean anyway, grogna Kyle en le lançant malgré tout dans un coin de la pièce.

Il ouvrit l’un des tiroirs de sa commode et fit un geste vers la pile de chandails plus ou moins organisée.

-Take your pick.

-Oh joy, more ugly t-shirts to choose from. Do you ever shop or do you just buy them at Walmart in pack of 15?

-Sometimes I get them from the neighbor’s trash, ironisa Kyle et Legan fut gagné d’un rictus.

Il choisit un simple t-shirt noir parce qu’il avait sans doute daigné tout le reste indigne de sa personne. Le vêtement, lousse sur Kyle, s’étirait confortablement sur les épaules plus larges de Legan.

- That’s way too big for you, dit Legan qui avait aussi remarqué la différence de taille. Hell, it’s too big on me. You’re a lost cause if you can’t even shop in your own size.

- I like my clothes baggy, répondit Kyle sur la défensive. Give me a break, alright? I didn’t know you were the fashion police.

- That’s just because you’re a fucking fashion murderer.

Piqué, Kyle se laissa tomber sur son lit et lui envoya son majeur, le bras dressé en l’air. Avec la même main, il attrapa la balle rebondissante qui se trouvait sur sa table de chevet, décidé à ignorer Legan et ses répliques méprisantes. La balle rebondit contre le plafond de sa chambre avec un bruit sonore.

- I need to go home, déclara Legan à travers la série de tac-tac-tac. To get my stuff, remember? And would you stop that, it’s fucking annoying.

Ralentissant le rythme, Kyle continua malgré tout son petit manège. L’exercice lui donnait de quoi occuper ses mains et le calmait un peu. Résultat: il avait moins envie d’enfoncer son poing dans la gueule de Legan. Il ne pouvait pas non plus nier la satisfaction de savoir qu’il était en train d’énerver l’autre.  

- Yeah I remember. Do you wanna go now? I can ask my aunt for a lift.

Legan acquiesça et Kyle sauta promptement hors du lit, laissant la balle rouler sur son matelas.

Lorsque Kyle lui fit la demande, Amadriel accepta avec un air de suspicion qui indiquait clairement qu’elle savait qu’ils n’avaient aucun devoir à faire ensemble. La révélation au bout de sa langue, Kyle ravala sa salive. Il allait lui dire en revenant, se promit-il tout en bénissant sa tante de ne pas poser plus de questions. Elle se retenait sans doute parce que l’occasion était si rare qu’elle craignait de ne plus jamais la voir se répéter. Les seules fois où Jérôme avait mis les pieds dans cette maison relevaient de l’initiative d’Amadriel qui avait cru bon de l’inviter à souper après une pratique de karaté.

Sa tante devait désespérer de le voir en compagnie de jeunes de son âge. Des jeunes qui avaient le principal mérite, selon elle, d’être humains.

Il fallait dire que Kyle avait une opinion différente sur le sujet.
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Kyle

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MessageSujet: Re: U pour l'union entre nous   Mer 19 Oct 2016 - 23:47

La maison de Legan se trouvait de l’autre côté de la ville, dans une zone de nouveaux développements résidentiels qui se composaient exclusivement d’immenses maisons hors de prix. Suivant les indications de Legan, ils s’arrêtèrent dans l’entrée d’un véritable manoir, derrière une voiture noire à la carrosserie féline, lisse et brillante sous le soleil plein de midi.

Kyle jeta un oeil sur la baraque de millionnaire qui se dressait au-devant et soupira. Évidemment. Voilà qui expliquait tant de choses.

-Tu m’appelles si tu as besoin d’un lift de retour?, fit Amadriel et Kyle hocha la tête, la remerciant avant de sortir de la voiture.

L’asphalte traçait un rond-point devant la maison et Kyle observa la voiture d’Amadriel disparaître sur la route après avoir quitté la longue allée. Son sac à dos sur l’épaule, il rattrapa Legan, vaguement incrédule à l’idée même de poser le pied dans une telle demeure. Que la famille de Legan fut aisée, ce n’était pas surprenant en soi, mais une maison pareille… Il ne manquait plus que les tourelles de chaque côté pour compléter le portrait.

Le terrain était vaste, flanqué de jardins qui devaient être magnifiques en été. Les plantes s’éveillaient timidement avec leurs premiers bourgeons de printemps et quelques arbres déjà verts étaient plantés çà et là, masquant partiellement la vue de la maison. C’était un look à mi-chemin entre nature sauvage et contrôlée, un sorte de tableau victorien qui seyait admirablement à Legan.

Ils n’entrèrent pas par l’entrée principale, Legan bifurquant sans hésitation pour longer le coin gauche de sa maison. Kyle se sentit un peu déçu, tout curieux qu’il était de voir si le hall d’entrée était aussi monumental que l’extérieur, du genre escalier en marbre et immense chandelier à la Beauty and the Beast.

Il y avait une porte sur le côté de la maison, incongrue dans le portrait général de la demeure, comme si on l’avait rajoutée en guise d’arrière-pensée. Legan l’ouvrit, dévoilant une volée de marches qui menait vers le sous-sol.

- Wait, is that your room?, demanda Kyle, bouche-bée, alors que Legan poussait la seconde porte au bas des marches. You have a door in your room that’s directly connected to the outside? Now I am positively jealous.

Pour seule réponse, il eut droit à un rictus, l’expression de Legan satisfaite car il savait parfaitement quel genre d’envie, de désir de liberté, étreignait tout adolescent digne de ce nom. Kyle roula des yeux, mais ne put cacher son propre sourire.

La chambre de Legan était vaste, bien plus grande que celle de Kyle et plus propre aussi, ce qui n’était pas non plus une surprise. Elle n’était pas exactement rangée, il y avait des piles de livres et de disques qui s’étalaient dans tous les recoins, débordant de ses bibliothèques (au pluriel, oui) remplies, mais il y avait un ordre certain dans l’accumulation franchement incroyable de choses. La bibliothèque de Kyle ne contenait qu’une poignée de CDs et de DVDs, quelques bandes-dessinées et des trophées de karaté, plus les occasionnels bouquins que la famille lui offrait et qu’il ne lisait jamais.

Il y avait une guitare posée contre un mur, tout près du lit, et Kyle pouvait très bien imaginer Legan passer ses soirées à gratter les cordes, assis en tailleur sur ses draps sombres. Il se força à détourner les yeux.

-Where’s my goddamn charger, grommelait Legan en fouillant dans ce qui devait être son sac d’école.

Kyle se tenait au milieu de la pièce, ne sachant pas trop quoi faire de sa personne dans ce décor si peu familier. Il y avait des posters collés au mur, un détail qui le surprenait un peu parce qu’il était difficile d’imaginer Legan aimer suffisamment quelque chose pour décorer les murs de sa chambre avec. Et pourtant, les Beatles trottaient en file sous ses yeux et James Dean en noir et blanc fixait le lointain, une cigarette entre les lèvres.

C’était étrange et intrusif, car Legan n’avait pas choisi d’inviter Kyle dans sa chambre, c’était le sort qui le forçait. Ils étaient comme deux pièces de puzzle fichées au mauvais endroit dans la vie de l’autre, les coins tordus pour les maintenir en place.

- You like the Beatles?, demanda Kyle pour se donner autre chose à faire que de patauger dans son malaise en balançant ses bras dans le vide.

-No, I just like admiring their haircut, répondit Legan sans même lui envoyer un regard.

-Yeah? You should get it. I bet it’s just ironic enough for you.

Legan rit, un son bref et discret, surpris de sa propre existence.

- Don’t worry, it’s right there on my list after I get my mullet.

Ce fut au tour de Kyle de rigoler, avec bien moins de retenue que l’autre. Il dut faire un effort pour chasser l’image de sa tête, Legan avec un mulet, pour effacer le sourire qui avait décidé de se coller sur son visage.

Legan remplit un sac marin de vêtements et Kyle observa le manège en se demandant s’il comptait camper chez lui pendant trois semaines ou s’il sentait simplement le besoin d’avoir beaucoup trop de choix en tout moment. La seconde option était plus plausible. Il passa ensuite à son sac d’école, fourrant ses livres et cahiers à l’intérieur et y ajoutant son laptop ainsi que les quelques bouquins qui trainaient sur sa table de chevet. Legan referma le sac et jeta un regard circulaire à sa chambre, cherchant visiblement ce qu’il pouvait avoir oublié.

- Do we have homework for tomorrow?

-Math. But that’s it.

-Urg, okay.

- I can help you if you want, dit Kyle, sa bouche courant plus vite que ses pensées comme à son habitude.

L’expression dubitative, Legan haussa un sourcil.

- You spend every class drawing fairies. At least, now I know why, ajouta-t-il avec un rictus désabusé.

Kyle rougit malgré lui, le commentaire remuant des souvenirs désagréables de la veille qu’il essayait d’enterrer.

- I’m pretty good at math. I’m just not good at… focusing.

Legan ouvrit la bouche et Kyle plissa les yeux.

- If you make an Asian joke, I’ll hit you.

Le visage de Legan se tordit, alerté. Il fit un geste de sa main comme pour chasser les mots de Kyle.

-I wasn’t gonna… Come on, I’m more creative than this.

-Whatever, it’s hard to distinguish the various brands of assholeness sometimes, railla Kyle.

-Mine is the finest kind, you should know by now. I’ve got no time for that hillbilly with a shotgun shit.

- You’re more like the hipster with a Starbuck drink, am I right?

Un autre rire, vite réduit sous une petite moue moqueuse. Deux fois en une poignée de minutes, Kyle allait ranger cet événement (car c’en était un) dans la catégorie “accomplissements personnels”.

- And I’m the asshole, dit Legan, les sourcils en l’air.

-I learn fast, sourit Kyle avec toute la fausse innocence qu’il pouvait générer.

Legan secoua la tête, balançant son sac sur une épaule. Le coin de sa bouche était relevé, nota Kyle, le rictus perdu dans quelque chose d’un peu plus discret, presque intime. Il détourna ses yeux du visage de Legan pour les poser sur le sac marin, la bouche étrangement pâteuse.

- Do you want me to help you carry something?

-No, I’m good. Thanks.

-Okay. Should I call my aunt now?

- We’re taking my car, répondit Legan et il agita son trousseau de clés sous le nez de Kyle.

-Don’t tell me the black car in the driveway is yours?

Les yeux brillant de satisfaction ostentatoire, Legan hocha la tête. Kyle se retint pour ne pas brandir son poing au ciel. Sérieusement.

-

Sans être un grand fan de voitures, Kyle pouvait admirer une beauté lorsqu’il en voyait une. Il s’installa dans le siège passager avec un air un peu hébété, touchant le cuir confortable et le tableau de bord illuminé.

-Get your hands off, I’m choosing the music, fit Legan en refermant sa porte.

Retirant promptement ses mains, Kyle le regarda brancher son téléphone et choisir une playlist avec une expression drôlement concentrée. Une musique instrumentale s’éleva des haut-parleurs, un air de piano agréable et un peu jazzy.

-When did you get your license? I thought we were the same age.

- Last month. My birthday’s in February and I got pretty good timing. I started right after turning sixteen. Best decision I ever made, I’m so glad I don’t have to take the bus anymore.

-Must be nice, fit Kyle, non sans cacher son envie. I don’t have the money to take up my driver’s license just yet. Maybe in one or two years.

Tant que le sort durerait, Kyle supposait qu’il aurait droit au traitement spécial de la voiture de Legan pour se rendre à l’école. Parmi la myriade d’inconforts, il y avait au moins ce petit avantage.

-Fuck, that’s true, s’exclama Legan et Kyle lui jeta un regard étonné. Do you have any part-time job?

Une pause abasourdie plus tard et Kyle réalisa qu’il ne s’agissait pas d’un bizarre élan d’empathie, mais bien d’une inquiétude soudaine quant au sort qui les reliait.

- No, not right now. I was planning on getting one for the summer so I’m just hoping we’ll break the curse before then. Do you?

Legan secoua la tête, relaxant légèrement.

-Good. ‘Cause that would have been a pain in the ass.

-Sorry my ass is not prime bourgeoisie like yours.

-I’m surprised you even know the meaning of the word, répliqua Legan.

Kyle roula des yeux.

-Yeah well, I happen to know stuff too.

Un ricanement lui répondit et Kyle tira un trait sur sa précédente pensée: faire rire Legan n’était pas un “accomplissement personnel”, pas lorsqu’il se foutait de sa gueule en le traitant d’imbécile. Il s’enfonça dans son siège et croisa les bras, la musique s’installant entre eux pour combler le silence.

Legan tapait des doigts sur son volant, suivant distraitement le rythme des touches de piano qui emplissait la voiture. Ses mains étaient longues et élégantes, des mains d’artiste faites pour tenir une plume ou glisser sur un instrument.

Kyle tourna la tête vers la fenêtre et fixa le paysage défilant.

-

La voiture d’Amadriel n’était pas dans l’allée de la maison lorsqu’ils arrivèrent. Kyle lui envoya un court message pour lui dire qu’il était rentré avec la voiture de Legan, soulagé de voir l’heure des explications être repoussée de nouveau. C’était lâche de sa part, certes, mais il avait horreur du regard de pur désappointement que lui envoyait invariablement Amadriel lorsque Kyle faisait une chose stupide. C’était pire que le sermon qui suivait.

Ils s’installèrent dans la chambre de Kyle après avoir mangé un dîner léger dans la cuisine. La journée était encore jeune, à peine midi passé, et l’inconfort de leur situation se manifesta dans toute sa profondeur lorsqu’ils se furent enfin posés, assis chacun de leur côté dans la pièce. Ils n’étaient pas amis, pouvaient à peine converser sans s’insulter mutuellement à tout va. Et ils étaient pris ensemble, pris à laisser étirer l’ennui terrible d’un dimanche après-midi, car ils étaient incapables de se tenir proprement compagnie.

Le dos appuyé contre la tête du lit, Legan lisait, ses longues jambes croisées devant lui. Kyle était en train de perdre la tête, son devoir de math le fixant d’un mauvais oeil. En temps ordinaire, il serait parti se balader en forêt et aurait passé son après-midi avec les fées. Il n’avait pas l’habitude de passer son dimanche enfermé dans sa chambre, encore moins avec une personne qu’il n’appréciait pas.

Kyle referma son livre de math d’un geste brusque. Le bruit attira l’attention de Legan qui le jaugea avec agacement.

- I thought you were good at math?

-I can’t concentrate, soupira Kyle en se passant une main dans les cheveux.

Avec un haussement d’épaule, Legan tourna la page de son livre. Not my problem, disait-il clairement sans ouvrir la bouche. Kyle fronça les sourcils dans sa direction.

-I was thinking about the curse, insista-t-il. We should try and see what they want from us so we can get rid of it.

-I was kinda trying to ignore it for now, répondit Legan, agacé. Because I’m fucking tired. And I’m still trying to come around the fact that fairies are real.

Kyle se retourna sur sa chaise, les jambes de chaque côté du dossier et le menton appuyé. Aux prises avec des préoccupations plus concrètes, ni l’un ni l’autre n’avait ramené le sujet des fées. Il pouvait difficilement mesurer l’impact de la révélation sur Legan, lui qui avait toujours vécu avec ce savoir particulier.

-Right. Well, if you have any questions, now’s the time to ask.

Le regard de Legan se posa sur lui, mesuré. Kyle haussa les sourcils, une incitation à poursuivre.

-How come nobody knows about them?, demanda-t-il après une pause. It’s hard to believe creatures like that exist and we know nothing of it.

-They use magic to hide from humans, répondit Kyle. It’s called “glamour”. It hides them but it also confuses humans, makes them lose their tracks and forget what they were doing. It’s really convenient.

-What about you then? Why do you know about them?

Kyle eut un mince sourire.

- I can see them. That part of their glamour doesn’t work on me. It runs in my family. My great aunt, the previous owner of this house, could see them too. I’ve never met her, she died before I could, but Amadriel told me when she saw I was like her.

Il fixa ses mains, repliant ses doigts contre ses paumes. Sa bouche était sèche, maladroite autour de révélations qu’il n’avait jamais dites auparavant.

-It’s rare, and I guess people like that are usually written off as crazy, like my great aunt was.

Il s’interrompit. Legan garda le silence, son livre oublié sur ses genoux. Kyle n’arrivait pas à déchiffrer l’expression sur son visage, aussi il détourna le regard.

- Amadriel can’t see them, poursuivit-il. But she used the visit her aunt, she was the only who did, really, and she would get to see the fairies. Longues-Jambes lived there, in the house. He’s the first one Amadriel met, the first one I met too, révéla Kyle avec un sourire flottant. He left the house when my great aunt died, but he visits sometimes and he always comes when we call him.

Kyle écarta les mains, un souffle nerveux au bout des lèvres.

-I’ve always known. It’s just… it’s my life.

Lentement, Legan hocha la tête. Il avait l’air moins dur et plus songeur, l’information troublante et difficile à digérer. Il passa une main dans ses cheveux et le geste, si familier pour Kyle, tranchait de façon incongrue sur la personne rangée de Legan.

- Fuck, souffla-t-il finalement. I knew you had some weird thing going on, but that’s just… Harry Potter level kinda weird. You’re the only one who got your letter, congratulations.

Kyle rit, glissa une main sur sa nuque, un reflet flou du précédent geste de Legan.

- Well you kinda got yours too now.

-I don’t have magical eyes like you.

- They’re not magical, nia Kyle, l’air toutefois incertain. Not really. Maybe? I don’t know, I always thought it was some kind of genetic thing. But that’s it, they can glamour me up in every other way. As you know, fit-il en agitant une main entre eux, la signification claire.

-Do they often… do this? Throwing curses around?, demanda Legan avec un peu d’hésitation dans la voix.

How dangerous are they, était la question sous-jacente et Kyle comprit soudainement ce qui l’avait tant terrifié chez Longues-Jambes.

-No, they don’t. They usually stick with disorienting spells and whatnot but. You have to be careful with fairies. They are not like us, they don’t have the same values and you can’t expect them to play by human standards of what is right and wrong.

L’expression de Legan était délicatement immobile, le regard ferme et la bouche étirée en une ligne tendue. Il y avait un éclat de curiosité aussi, un intérêt que Kyle avait vécu peu de fois dans sa vie, et la sensation d’être écouté ainsi était à la fois étrange et satisfaisante. Il se sentait nerveux et un peu grisé, les mots s’écoulant comme s’ils avaient été trop longtemps captifs de son esprit.

- There’s a lot of different types of fairies and some are more… humans than others. Longues-Jambes, for example, is like a “house-fairy”. When he lived with my great aunt, he would do some chores in the house in exchange for food. He is well-used to humans and if you’re nice to him, he’ll be nice to you. Other fairies are not as… accessible?

- Do you mean they’re more dangerous?

-Not exactly, dit Kyle. Most fairies live in isolated spaces and never come into contact with humans. Those like Longues-Jambes are kind of an exception, because seeking human contact is not standard fairy behavior. Fairies are usually not violent creatures, they mostly care about protecting their territory. They want to be left alone.

-Understandable, fit Legan, un début de sourire aux lèvres. We’re pretty shitty if you ask me.

Kyle répondit d’une expression similaire, satisfait de voir la posture de Legan se détendre progressivement.

- Most fairies are not “bad” in the human sense of the word, like they’re not murderous creatures coming to eat your babies, but they are not “good” either. You just need to stay careful.

- Like yesterday?, fit Legan parce qu’il était à 75% composé de sarcasme désagréable.

-Yeah well I tried, okay? You guys weren’t supposed to be there.

-And you were?

Kyle broncha, son regard s’évadant au sol, les sourcils froncés. Pas exactement, lui fournit son esprit, traversé d’un éclair coupable.

-Thought so, siffla Legan, l’accent doucereux. Otherwise, why would they curse you too?

Kyle lâcha un souffle, plus ébranlé qu’il ne l’aurait voulu. C’était en train de devenir le refrain de ses interactions avec Legan. Un instant, ils riaient pratiquement ensemble et le moment d’après, c’était le retour des piques désagréables et de l’embarras coupable.C’était irritant et épuisant; Kyle avait l’impression de marcher sur un tapis interminable qu’on tirait brusquement et sans prévenir pour le faire trébucher.

-Right. Whatever, marmonna Kyle en pivotant sur sa chaise pour clore la conversation.

Son livre de maths l’attendait sur son bureau, une présence insolente qui ne fit rien pour apaiser l’irritation que Legan réussissait toujours à conjurer. Il brûlait d’envie de rétorquer, mais aucun argument ne lui venait en tête, car Legan n’avait pas tort. Kyle n’était pas invité à ces célébrations, il y était au mieux toléré. L’idée siégeait lourdement dans son ventre, triste et pathétique dans sa justesse. Par-dessus tout, il y avait la profonde frustration d’être touché aussi facilement par quelqu’un qui ne le connaissait pas et qui n’avait aucune idée de la portée de ses paroles. Legan ne savait rien de lui et pourtant, il le frappait là où c’était le plus douloureux.

Kyle soupira. Au moins, son devoir de maths ne risquait pas de lui lancer des insultes sarcastiques en plein visage.

-

La conversation morte et enterrée, Kyle en était au tiers de son devoir lorsque sa tante revint à la maison. Sa concentration se fracassa d’un coup, ses pensées déraillée par la perspective peu avenante de la discussion qu’il devait toujours avoir avec Amadriel.

Il se retrouva à fixer le problème qu’il était en train de résoudre, incapable de poursuivre. Kyle jeta un coup d’oeil à Legan, toujours plongé dans son livre, et se résigna. Ça ne servait à rien de trainer la chose jusqu’à la confrontation inévitable.

-I’m going downstairs.

Il n’obtint pas de réponse et ne s’attarda pas pour une confirmation. Legan semblait déterminé à l’ignorer le plus possible et Kyle était parfaitement d’accord avec cette décision.

Dévalant les marches, il trouva sa tante dans la cuisine, occupée à décharger des sacs de courses. Elle releva la tête en le voyant, surprise.

-Déjà de retour?

Kyle opina et s’avança pour aider sa tante. Il ne parla pas tout de suite, une nervosité stupide lui serrant la gorge. Son corps commençait à l’élancer et Kyle savait que c’était le lien qui l’unissait à Legan qui protestait déjà la distance. Ce n’était qu’une petite douleur, un inconfort d’arrière-plan, tout juste assez forte pour lui rappeler l’importance du sujet à aborder.

- Il est parti chez lui?, demanda Amadriel d’une voix prudente.

Elle se doutait évidemment que Kyle n’était pas là pour rien. Il lui jeta un regard oblique, coupable.

-Non, répondit-il avec une inspiration. En fait, j’ai quelque chose à te dire.

Amadriel déposa la boîte de céréales qu’elle avait en main et se tourna vers lui avec l’expression contrôlée de quelqu’un qui s’attendait à recevoir de mauvaises nouvelles. Le coeur de Kyle cogna durement dans sa poitrine, pompant de la culpabilité liquide dans son système. Il avait l’impression désagréable d’avoir trahi sa tante, au-delà même de sa désobéissance de la veille.

Elle allait être si déçue d’apprendre la vérité à propos de Legan.

- Il n’est pas humain, c’est bien ça?, dit Amadriel alors que Kyle cherchait encore ses mots.

Le ton fataliste pinçait un peu (après tout qu’est-ce que ça pouvait lui faire qu’il soit humain ou non?), mais Kyle ravala ses protestations. Si c’était ça, sa première inquiétude, elle pouvait se montrer rassurée.

-Non, il est humain. Je n’ai pas menti en disant qu’il était dans ma classe, ajouta Kyle, du reproche audible dans sa voix. C’est… autre chose.

À ce moment, Amadriel écarquilla les yeux, sa bouche s’entrouvrant légèrement sous le coup de la révélation qui venait de la traverser. L’expression était presque absurde sur le visage habituellement posé de sa tante et Kyle en fut une seconde déstabilisé.

-C’est à cause des fées, avoua-t-il d’un coup, comme un pansement qu’on arrache.

Les épaules de sa tante s’abaissèrent.

-Oh.

-Je suis allé dans la forêt hier soir pour les voir.

Avec un soupir, Amadriel se glissa dans une attitude désapprobatrice qui, cette fois, était bien familière.

-Kyle, dit-elle, les lèvres pincées et le ton ferme. Qu’est-ce qui s’est passé?

Kyle prit une grande inspiration et raconta tout. Amadriel l’écouta gravement sans l’interrompre, la posture raide et les yeux ombragés, ses sourcils pâles se fronçant à mesure. Lorsqu’il eut terminé, elle passa une main fatiguée sur son visage et garda le silence pendant une longue minute, les yeux fixés sur un point au sol.

Kyle se retenait pour ne pas gesticuler, ayant l’impression d’être sur le banc des accusés dans l’attente de sa sentence finale. Un tantinet dramatique peut-être, mais la culpabilité qui se pressait à son esprit comme un chien en manque d’affection ne semblait pas partager l’idée.

-Je crois que tu sais déjà ce que je pense de ta petite expédition. Je ne dirai pas que je t’avais prévenu, fit Amadriel avec un regard qui indiquait que c’était exactement ce qu’elle était en train de faire. Tu as agi imprudemment en allant dans la forêt. Mais, compte tenu des circonstances, tu as fait de ton mieux avec tes camarades de classe.

Kyle redressa la tête avec stupeur. Amadriel ne souriait pas tout à fait, mais sa bouche s’était adoucie.

- Ce n’est pas de ta faute Kyle. Je suis heureuse que tu sois sain et sauf et que tes amis le soient aussi.

Il lâcha un souffle, son corps se décontractant légèrement. C’était une validation soulageante dans son marasme généralisé. Mais sa tante ne partageait pas exactement son sentiment et l’inquiétude siégeait dans son visage comme une ombre, creusant les lignes de son front et le pli soucieux de sa bouche, et Kyle savait que ce n’était pas suffisant pour l’absoudre complètement.

-La prochaine fois, essaie de m’écouter, d’accord?, implora Amadriel, ses mains posées à plat sur le comptoir comme si elle se retenait pour ne pas l'agripper. Je sais que tu penses connaitre les fées, et tu les connais mieux que personne ici c’est vrai, mais tu es humain, Kyle. Tu es humain et ça signifie que tu dois reconnaitre tes propres limites, car tu sais qu’elles, elles ne le feront pas toujours. Je ne veux pas qu’il t’arrive malheur.

-Je sais. Je… Je m’excuse, répondit Kyle, tout bas.

(Il n’ajouta pas « Je ne recommencerai plus » même si les mots lui pesaient à l’esprit, car ils sonnaient faux et sa tante n’aurait pas été dupe. )

Amadriel acquiesça en silence. Songeuse, elle laissa la pause s’étirer, et Kyle attendit, n’osant pas interrompre ses réflexions.

-J’aimerais pouvoir vous aider à briser le sort, fit-elle alors. Mais il semble que la responsabilité repose sur vous deux seuls. Ma tante vous aurait été plus utile, je pense, ajouta Amadriel avec un mince sourire.

-Non, t’en fais pas, répondit précipitamment Kyle. On va y arriver. Ce n’est pas mortel, c’est juste… chiant. Je suis sûr qu’on va être capable de trouver une solution.

-Est-ce que ça te fait mal en ce moment?

-Un peu, avoua Kyle. Mais c’est supportable. C’est comme si je venais de faire de l’exercice et que mes muscles étaient épuisés.

-Je vois. Et qu’est-ce que vous comptez faire pour l’école?

Kyle haussa les épaules avec une grimace. Il aimait mieux ne pas trop y penser, le moment allait arriver bien assez vite.

-Wing it I guess?

-Kyle.

-Je sais pas, on est dans la même classe, se reprit-il sous l’air réprobateur de sa tante. Ça ne devrait pas être trop difficile. Je vais devoir endurer sa bande d’imbéciles…

-Kyle!

Il se tut, le visage renfrogné. Sa tante le scrutait, se doutant nettement du genre de pensées qui le traversaient. À en voir son expression, elle n’approuvait pas non plus. Elle se disait probablement que c’était une chance pour Kyle de se faire des amis, mais qu’est-ce qu’elle en savait de Legan et des autres?

La perspective de passer tout son temps avec le groupe désagréable de Legan ne l’enchantait guère. Un seul d’entre eux lui était amplement suffisant, il n’avait pas besoin des trois autres en bonus. Kyle se comptait déjà chanceux qu’ils ne se souviennent pas de leur petite mésaventure dans la forêt.

-Je vais préparer la chambre d’amis, déclara Amadriel, coupant court aux pensées moroses de Kyle. Pour Legan, s’il désire l’utiliser. Si la distance vous rend inconfortable, on mettra le matelas dans ta chambre.

-Okay, merci. Merci pour tout.

Apercevant son air piteux, Amadriel glissa une main sur son bras, douce et rassurante.

-Ne te sens pas coupable Kyle, ce n’est pas à moi que ça pose problème.

Les épaules de Kyle s’affaissèrent et il tendit les bras pour enlacer sa tante, une reconnaissance soudaine lui nouant la gorge.

- Je n’ai aucune idée de ce que je dois faire, murmura-t-il, la voix un peu craquée.

-Je sais, répondit-elle en lui frottant le dos. On trouvera quelque chose. Je vais t’aider autant que je peux.

Fermant les yeux pour chasser les larmes qui menaçaient de s’y accumuler, Kyle prit une longue inspiration. Il était à vif à cause de la fatigue et de tout le trimbalage émotif, martelé comme une balle rebondissante qu’on aurait jetée de toutes ses forces. Kyle renifla, relâchant sa tante qui lui envoya un petit sourire au-dessous d’yeux inquiets.

-Okay. On fera ça.

Il passa une main sur son visage et sourit à son tour, le mouvement un peu gauche.

- Bon, faudrait que je retourne en haut ou il va descendre pour chialer que je l’empêche de lire en paix.

-Kyle, voyons, le reprit Amadriel, mais sans y mettre de poids cette fois, sa bouche trahissant son amusement.

Avec un haussement d’épaule, Kyle mit ses mains dans les poches de ses sweats, reculant vers la porte de la cuisine.

-Pas de ma faute si on m’a collé un vrai jerk dessus.

-Kyle!
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