~
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 IT'S THE WAR

Aller en bas 
AuteurMessage
Kyle

avatar

Messages : 122
Date d'inscription : 19/07/2009
Age : 28

MessageSujet: IT'S THE WAR   Mar 3 Mar 2015 - 22:40

Spoiler:
 


Sous tes paupières, il y a des gerbes de terre qui dansent autour de toi, portées par le souffle d'un hymne assassin.

Sous tes yeux, il y a une lumière blafarde suspendue plafond. Elle vibre, vibre, vibre de la litanie des mourants.

-

Le poste médical dans lequel tu reposes est une vieille chapelle reconvertie en infirmerie de fortune.

Il n'y a pas de silence. Partout autour, les lits s'entassent avec leurs occupants et les infirmières qui s'agitent entre chacun d'eux. L'uniforme dont elles sont revêtues a depuis longtemps perdu sa couleur blanche. Ici ou là-bas, c'est un rouge qui se répand à perte de vue, conquérant et mortel.

-

On t'a ramené du front, dit le médecin. Tu as eu de la chance, on a pu opérer ta jambe avant qu'elle ne gangrène.

Tu le fixes et ton regard est vide, en partie à cause du sédatif qui brouille ton esprit. Le médecin n'en fait pas de cause, alors que tu songes vaguement à lui enfoncer la seringue qui traine sur ta table de chevet dans l'oeil.

De la chance, tu répètes sans intonation et le mot goûte la suie et tes doigts serrent le moignon de ta jambe.

Tu as toujours détesté ceux qui avaient le loisir d'employer ces mots à la légère.

-

Quelques jours plus tard, lorsqu’on juge ton état stable, on te transfère dans un hôpital général. Tu es loin des lignes de front, presque plongé dans la campagne française. Le changement ne t'éprend pas. Épuisé et toujours incapable de marcher, tu n'y vois pas grand chose.

L'endroit est plus vaste que l'ancienne chapelle, plus éclairé. Vous y êtes moins entassé et c'est une chose que tu apprécies à sa juste valeur. Après la proximité claustrophobe des tranchées, l'espace devient un luxe sans nom.

Au-dessus de toi, les lumières sont éteintes et il n'y a que le soleil pour inonder la pièce.

-

Une jeune femme change tes draps. Tu es assis sur une chaise tout près du lit et tu l'observes. Ce n'est pas une infirmière, tu le devines aisément.

- Qu'est-ce que tu fais ici, demandes-tu en français. (Ton français est rouillé, mais tu le parles toujours avec ténacité).

Elle ne redresse pas le visage, t'accorde à peine un coup d'oeil. Tu es étonné d'obtenir une réponse.

- Je travaille.

- Pourquoi ici?

L'éclat de ses yeux te rappelle celui de ta baillonnette en contrejour.

- Parce que c'était la meilleure option.

Et sa voix est basse, mais ses mots sont durs, et ils ne sont pas ce qu'ils devraient être. Tu devines que ce ne sont pas les siens, tout comme ils n'ont jamais été les tiens.

Et pourtant, ils te sont familiers comme le bruit des machines, comme la graisse incrustées sous tes ongles, comme le sang sur un uniforme.

Tu laisses tes lèvres se courber dans ce qui devait autrefois ressembler à un sourire.

-

Ton corps guérit lentement, comme si la guerre a épuisé sa capacité de régénération. Ou peut-être n'as-tu jamais vraiment eu le loisir de constater à quel point le processus de guérison est long en réalité.

Maintenant, tu arrives à te soulever avec des béquilles que l'on t'a données. Tu sors à l'occasion, mais pas trop souvent car l'espace vide te semble constamment se remplir de fumée. Tu ne sais pas si c'est ta vue qui s'embrouille ou ta cervelle qui ne décolle pas du champ de bataille, alors tu préfères te rétracter dans ton lit.

Lorsque tu mets le pied dehors, tu t'assois sur un petit banc de pierre et tu regardes les petites maisons qui se dispersent autour. Tu as l'impression de faire partie du tableau d'un peintre trop optimiste.

Tu songes, il existe des gens qui vivent la guerre de cette façon. Même au coeur de la France sacrifiée, il existe de ces gens qui ne vivent la guerre que dans cette histoire épique décrite par leurs journaux, où le sang des soldats n'est rien de plus que de l'encre versée.

Tu restes longuement assis et devant toi, l'horizon brûle, brûle, brûle.

-

La même jeune femme nettoie le lit de ton voisin. Il est absent, probablement en train de prendre son diner dans la cantine. Tu préfères éviter les regroupements inutiles lorsque tu le peux, aussi tu prends généralement tes repas au lit. Du coup, tu la regardes du coin de l'oeil, un livre négligé sous la main.

- On t'a déportée ici? tu lances brusquement.

La question la prend de court car sa tête se lève et ses yeux se posent sur toi, réellement sur toi. Tu cherches ce que tu y as aperçu la dernière fois, mais son regard est sombre, difficile à saisir.

- Non, elle répond simplement avant de se remettre à son travail.

- Alors quoi, tu vis ici? En France?

Cette fois, tu n'obtiens pas de réponse.

- Je viens du Canada, dis-tu alors, en guise de monnaie d'échange.

- On t'a déporté ici?, te renvoie-t-elle sur un ton égal et tu es surpris, puis amusé.

Tu en tires une étrange satisfaction, comme un début de justification pour un intérêt que tu n'avais pas ressenti depuis longtemps déjà.

- Non, je croyais aussi choisir la meilleure option.

- Croyais?, demande-t-elle après une pause.

- On me disait que c'était un massacre là-bas; ils avaient raison sauf que y'a que ma jambe qui y est passée. Y est trop chanceux le gars, pas vrai?, ajoutes-tu avec un sourire qui n'en a rien d'un, si ce n'est que des dents que tu dévoiles.

La jeune femme pose brièvement les yeux sur tes jambes croisées alors que tu sais que ton moignon bandé est visible, insolemment visible.

- Tu penses que quelqu'un voudra m'employer comme ça? Elle est bien belle la médaille qu'y nous épinglent dessus, mais ça m'aidera pas à me trouver une place à l'usine. Qui voudrait d'un sauveur de la démocratie à la gueule cassée?

Elle scrute ton visage sans broncher, ses yeux noirs brillant d'une réflexion furieuse.

- C’est le résultat de la machine que vous avez créée, énonce-t-elle sans faux semblant, une fermeté vengeresse glissée, subtile, sous ses mots. La seule solution c’est de la détruire au complet.

Sa besogne terminée, elle se tourne vers toi, vers ta silhouette électrifiée qui, pour une fois, reste silencieuse. Elle incline la tête en guise d’au revoir et tu fais de même, machinalement. Tu ne la regardes pas quitter, car ton esprit court, court, court, alors que sous tes doigts repose, rapiécée et jaunie par le temps, une vieille copie de Marx.

-

Sans trop savoir où tu te diriges, tu te traines à travers les couloirs. Le clac clac de tes béquilles t'accompagne partout comme un métronome déréglé. Tu tentes de t'y habituer, même si tu ignores pourquoi tu te donnes cette peine.

À l'instant où tu passes devant les portes de la cantine, celles-ci s'ouvrent en grand et une jeune femme manque de te percuter. Tu hisses une injure, déséquilibré.

(Tu peux sentir au fond de toi ce relent de colère blanche aveuglante, cette espèce de Léviathan endormi qui remue dangereusement. Ce calme que tu conserves, tu connais pertinemment sa fragilité, tu sais à quel point tes tripes sont saignées à vif au coeur de ton ventre.)

- Pardon, est-ce que ça va?

Tu redresses la tête au son de sa voix. Elle te regarde, l'air cliniquement concernée, et tu siffles, yeah, just watch out.

Ses lèvres se referment, se pincent imperceptiblement. Elle hoche la tête, sèchement, et reprend son chemin. Tu ne l'arrêtes pas, hanté par l'envie de fracasser tes béquilles sur les portes de la cantine.

-

On ne sait pas pour combien de temps encore on compte te laisser dans cet hôpital français. La démobilisation est longue; à trop vouloir de chaire à canon, ils ne savent plus comment organiser les surplus et les ratés. Tu es impatient, mais lorsque tu y songes vraiment, tu ne sais pas plus ce qui t'attend de l'autre côté de l'océan. Tu es en train de pourrir et ce n'est pas le sol canadien qui y changera grand chose.

Tu joues aux échecs avec qui veut bien, simplement pour t'occuper. Cette fois, c'est un Français à la tête bandée qui te fait face. Il a perdu son oreille, qu'il te raconte en te fixant de son gros oeil sans paupière et reluisant de larmes.

- J'ai eu de la chance, il déclare. Là-bas, c'était un vrai enfer. Je suis juste content de m'en être tiré.

Pour seule réaction, tu lui prends sa deuxième tour. Il ne s'en formalise pas, poursuit plutôt dans son récit avec ses mots qui s'effilochent sur le coin pendant de sa bouche. Son champ de bataille reste plus intéressant que celui qui se déroule sous vos yeux.

Dieu est mort et dorénavant, on ne se prive plus de parler de l'enfer comme de la plus grande création du genre humain.

- C'est rare, un Sammy qui parle français.

Tu redresses les yeux à son commentaire, répliques avec brusquerie:

- Tu vas jouer ou tu fous le camp?

Son expression change, tu la vois se muter sur son visage grossier comme un sol qui se craquèle. Tu en tires une satisfaction toute mauvaise.

- J'croyais tomber en paix en me ramenant ici, mais vous autres, vous êtes plus casse-pieds que vos Boches, tu rajoutes pour la forme, histoire de voir si ton compagnon va enfin se montrer divertissant.

Ses jointures blanchissent au creux d'un poing nouvellement formé et tu penses, allez frappe, frappe, frappe que je t'arrache ce qui te reste de ta pauvre gueule.

Votre jeu s'ébranle lorsqu'il se relève, les bras rangés serrés contre son corps.

- T'oublies qui c'est qui s'occupe de toi ici, il te siffle entre ses dents.

- Des, attends je sais, des sujets de votre Empire? Justement, je crois qu'on peut bien s'entendre là-dessus.

Tu la vois du coin de l'oeil, légèrement tournée vers vous et tâchant d'avoir l'air occupée. Lorsque tu renchéris, ton sourire est fourré de lames:

- Au moins, les Boches, on peut les massacrer légalement.

Il t'agrippe par le chandail. Tu sens le bois de ta chaise s'enfoncer dans ton dos alors qu'il te repousse durement contre elle. Il se penche vers toi, la poigne brutale et le visage livide, et les pièces d'échec se renversent sur le plateau de jeu, roulent par terre et résonnent comme une cloche mal fichue.

- Espèce de rat, te crache-t-il au visage. Retourne donc te cacher en Amérique. Qu'est-ce qu'on a à faire d'un Amerloque incomplet quand ceux qui ont tous leurs membres nous font déjà chier?

Ton expression fond, révélant l'acier qui se cache derrière, de tes yeux jusque dans les veines saillantes de ta main qui empoigne la sienne. Tu enfonces tes ongles dans sa peau et dévoiles tes dents, le rictus sauvage.

- Tu crois que ta chère France aura plus à faire d'un borgne à moitié sourd? Ils ne discrimineront pas chez les gueules pétées.

Son bras se soulève, poing fermé de rouge et de blanc, et cette fois, c'est ton visage qu'il veut fracasser. Ta tête pivote sous le choc. La douleur se répand dans ta joue et le long de ton cou, une vague brûlante, lancinante, que tu savoures presque.

Tu veux rire. Tu te rappelles de tous ces types dans les tranchées qui éclataient de rire sous les tirs constants de l'artillerie ennemie, un symptôme comme un autre de l'effondrement moral, de l'évacuation du trop-plein de tension. Ton rire n'est pas un signe de folie, ni un rempart défensif contre l'absurdité de la guerre. Ton rire n'est pas différent de ce qu'il a toujours été.

- C'est tout? T'as survécu avec ça? tu lances vicieusement, un hoquet ensanglanté aux lèvres.

Tu attends le second coup, qui ne vient jamais. Elle lui retient le bras.

- Qu'est-ce qui te prend? s'exclame le Français, choqué par son audace, en se dégageant brutalement.

- Pas de bataille, répond-t-elle, la tête baissée. Dehors. Pas ici.

Un moment suspendu s'écoule, alors que l'autre Poilu vous regarde tous les deux, l'air ridiculement gonflé de colère et d'offense. C'est la venue d'une infirmière qui remet la scène en mouvement. Chacun entend ses pas claquer dans le silence de la salle commune, puis s'arrêter avec une hésitation perceptible.

- Est-ce que tout va bien ici? s'enquiert-elle.

- Ça ira mieux quand ces étrangers foutront le camp, réplique le Français avec virulence. Et toi, ajoute-t-il sur le même ton à l'adresse de ta "protectrice", si tu me touches encore, je te fais renvoyer dans le trou puant d'où on t'a sortie.

Elle n'a aucune réaction à l'exception d'un léger tressaillement au coin de sa bouche. Le Français quitte la pièce sans même que vous ne lui accordiez un regard, seulement suivi des yeux médusés de l'infirmière qui tarde à comprendre la situation.

- Vous ne vous êtes pas battus quand même? s'exclame-t-elle enfin, après t'avoir jeté un franc coup d'oeil.

Tu portes tes doigts à ton menton, là où le sang a séché, et devines que ta joue doit déjà être en train de prendre une couleur anormale. Tu hausses les épaules.

- C'est l'autre imbécile qui s'est mis en colère. Elle a réussi à l'arrêter avant qu'il me pète la gueule complètement. Y m'a attaqué pour rien, j'vous dis qu'il est à surveiller, celui-là.

L'infirmière avale l'histoire. Elle se penche sur ton cas avec cette espèce d'inquiétude dépersonnalisée, agrémentée d'une once de pitié, que tu as vu défiler sur tant de visages depuis ton arrivée à l'arrière du front. C'est bien la première fois de ton existence qu'on te trouve convainquant dans un rôle de victime.

- Il faut arrêter ça, te gronde-t-elle doucement. Vous n'êtes plus sur votre champ de bataille.

Elle veut t'essuyer le menton, mais tu tournes la tête vivement, ton refus explicite. Elle n'insiste pas.

- Je vais aller chercher de la glace pour votre joue, ne bougez pas.

- C'est pas la peine, j'irai moi-même.

Tu n'en as pas vraiment l'intention et elle te regarde d'un air qui le devine précisément. Malgré tout, elle se contente d'acquiescer. Sans doute ne se soucie-t-elle pas de ton état plus qu'il n'en faut. Tu ne vaux pas la somme d'efforts qu'il faut pour traiter un patient récalcitrant. Et toi, tu as vécu pire. La brûlure sur ta joue est presque la bienvenue après tant de jours passés dans un immobilisme abrutissant.

Sitôt l'infirmière partie, tu te tournes vers ta "sauveuse". Elle est restée à sa place; peut-être attendait-elle aussi ce moment.

- Faut que je te dise merci là? tu lances parce que tu n'as pas de tact et que tu n'en auras jamais.

Elle hausse les épaules, mais son expression est ferme.

- Ce n'était pas pour toi en particulier. J'étais sérieuse quand je disais "pas de bataille ici".

Tu notes que son accent a fondu de moitié, qu’il n’a plus rien à voir avec la façon dont elle s’est adressée au François. Tu en devines la raison : tu sais pertinemment ce que l’on peut tirer d’un rôle bien joué, tu sais quels avantages il peut y avoir à se glisser dans ce tombeau que lequel chacun veut t’enfermer. Il y a bien des choses que tu ne peux imaginer de son expérience, mais il y en a bien d’autres qui ne trompent pas et que tu peux reconnaitre entre toutes. Pour lui répondre, tu puises dans tes vieux sourires d’avant-guerre, parmi ceux qui ont depuis longtemps déserté ton visage.

- Okay. Prochaine fois, je casserai des gueules dehors.

- Tu ne l'as pas frappé, rétorque-t-elle et il y a une interrogation sous le commentaire.

- Je m'y reprendrai.

- Ce n'était pas une requête.

- Pas comme si j'avais besoin de me faire prier.

Elle garde le silence. Tu te sens jaugé, tu as l'impression d'être en train de passer un test.

- La prochaine fois, si c'est moi qui le frappe, tu prendras le blâme?

Elle te demande, et son visage est lisse, mais ses yeux brillent encore, toujours, vivaces. Tu es surpris, mais pas vraiment; après tout, tu peux sentir cette même pulsation qui enflamme tes veines, qui illumine son regard. Tes lèvres se courbent autour de la réponse que tu as facile:

- Tu parles. Comme si j'allais te laisser le frapper seule de toute façon.

C'est à son tour de sourire, légèrement, un échappé du coin de sa bouche, le premier que tu aperçois vraiment. Ta poitrine vibre d'un lourd battement, alors même que les tranchées semblaient avoir rempli tout l'espace de ta cage thoracique. Tu te présentes alors, avec une étrange émotion sur le bord des lèvres:

- Moi, c'est Nolan River.

Et sa réponse vient, le temps d'une hésitation:

- Lê Thu. Lê Thu Pham.

S'il y a une chose que tu sais pertinemment, c'est que tu l'aimes déjà.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
 
IT'S THE WAR
Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
 :: Hors-Jeu :: Fictions :: One-Shots-
Sauter vers: