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 COME ON, VOGUE

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Kyle

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Date d'inscription : 19/07/2009
Age : 28

MessageSujet: COME ON, VOGUE   Sam 4 Jan 2014 - 0:37

La salle de réception possédait un décor à rendre aveugle. S’étirant sur des mètres et des mètres, depuis le plancher de marbre luisant, jusqu’aux rideaux de velours vert sombre bordant les fenêtres colossales, en passant par les classiques lustres illuminés, la pièce devait bien contenir à elle seule de quoi totaliser cinq fois le salaire annuel de Kyle. Enfin, il supposait que s’il avait un emploi à temps plein, la comparaison pourrait tenir en toute légitimité. Il n’avait pas eu une très bonne vue du reste du manoir, mais il figurait que le nombre de zéros s’inscrivant sur la facture totale de la place devait être tout aussi faramineux. Kyle ignorait où exactement Maeila lui avait déniché un tel contrat, quel genre de contact elle avait dû tirer pour le faire entrer dans un endroit pareil, cependant, à la vue de la paie promise, il ne s’en était certainement pas plaint. Un chèque pareil lui assurait un bon mois de vie confortable, loyer compris, et c’était tout ce dont il avait besoin.

Une soirée à faire le serveur pour une bande de gens riches à craquer en pleine réception mondaine dans un magnifique manoir, on pouvait faire pire comme travail. Quant au but de la fête, Kyle n’en avait qu’une vague idée : une soirée bénéfice pour une œuvre de charité quelconque, le truc classique. À voir la parade de richesse, le tout sonnait pratiquement comme une excuse. Ce n’était pas la scène habituelle de Kyle, lui qui vivait en ville dans son petit appartement frôlant le qualificatif de « miteux » et qui pouvait grossièrement s’attribuer le titre de « chômeur », il était à dire vrai si loin de sa zone de confort que ça en devenait quasiment risible. Kyle refusait de s’attarder trop sur les questions sociétales et monétaires ou alors l’impression d’être une parodie déguisée de lui-même n’allait pas le quitter de toute la soirée. Il était mal parti sur ce point, il fallait l’avouer. La vue de son reflet l’avait déjà fait grimacer, observant à la place de son éternelle allure dégingandée une sorte de pingouin poli et léché enserré dans des vêtements dont même le tissu crissant semblait valoir davantage que tout l’ameublement de son appartement. Maeila lui avait assuré que c’était un beau look sur lui, que pour une fois, il avait l’air d’autre chose que d’un étudiant sans-abri (mensonge! Il n’était ni étudiant ni sans-abri!), mais Kyle avait froncé le nez et essayé de dénouer un peu la damnée cravate qui l’étouffait presque, sans croire vraiment ce que sa meilleure amie lui racontait.

Dans l’essentiel, le travail était simple. Il était une sorte d’homme à tout faire. Majoritairement, il se baladait avec un plateau de gourmandises ou d’alcool sur une main, une serviette savamment déposée sur son autre avant-bras et se faufilait un chemin entre les invités pour leur offrir les quelconques apéritifs qu’il portait. Il réapprovisionnait aussi le banquet, nettoyait les dégâts, assistait les invités, le tout en se portant le plus invisible possible aux yeux de ces derniers. Si on ignorait la modernité des tenues de soirée et que l’on s’en tenait strictement à l’allure vieille Europe du manoir, Kyle aurait pu se prendre pour un voyageur spatio-temporel ayant sauté en plein dix-neuvième siècle et ce, tout particulièrement lorsqu’on le hélait avec un « Garçon! ».

La réception était bien entamée. Les gens se pressaient en masse de-ci et de-là, nombreux même s’il n’en paraissait pas tant grâce à la taille impressionnante de la salle, discutant, riant, dansant, gesticulant dans des miroitements de tissus colorés, de coupes de verre brillantes, de talons claquant sèchement sur le plancher. Kyle était aux prises avec une dame larmoyante qui avait sans doute bu un verre de trop (il ignorait pourquoi exactement, mais les femmes pompettes de la soirée semblaient particulièrement l’apprécier comme confident improvisé) lorsqu’un autre employé lui donna l’opportunité de s’éclipser en lui refilant la tâche d’aller nettoyer un dégât de vin dans les toilettes des hommes. Occasion parfaite pour s’éloigner des mouvements effarés de la réception et des conversations déprimantes sur des comptes en banque plus gros que la population totale d’un pays. Kyle installa la femme sur une chaise, prit soin de glisser un mot à un collègue pour qu’il gardât un œil sur elle, puis s’esquiva dans les cuisines pour s’emparer d’une vadrouille et d’un sceau d’eau.

Il longea le mur de la salle de réception jusqu’à atteindre les toilettes. Ce n’était pas la première fois de la soirée qu’il y mettait les pieds, mais l’absurde richesse des lieux le frappa autant qu’au moment du premier regard. Avec une seule dalle du plancher, Kyle aurait pu se payer une épicerie pour la semaine, et il n’avait pas un mince appétit.

La pièce était peu remplie; à peine trois ou quatre hommes s’y trouvaient. Au pied du comptoir s’étalait une large tache rougeâtre. Un homme avait sans doute laissé son verre de vin près du lavabo, puis lui-même ou quelqu’un d’autre l’avait renversé. Kyle traina son sceau tout près de la petite marre, y trempa la vadrouille et se mit à frotter le sol avec effort. Il se félicita d’être en forme, autrement ses bras l’auraient davantage fait souffrir que le léger élancement qu’il ressentait à l’instant. À force de transporter, de nettoyer et de supporter toutes sortes de choses depuis le début de la soirée, Kyle commençait à s’épuiser. Il se permit un arrêt pour replacer la stupide mèche de cheveux qui n’avait pas voulu s’agglomérer avec les autres et qui persistait à lui retomber sur le front. Maeila l’avait coiffé avec du gel et Kyle n’arrivait pas à dire si le résultat était vraiment concluant ou non. Personne ne lui avait jeté de regards torves, mais personne ici ne regardait les serveurs plus qu’il n’en fallait. Il en profita ensuite pour rouler un peu les manches de sa chemise, maintenant qu’il était à l’abri de ses supérieurs et de leur code vestimentaire obligatoire. Kyle recommençait tout juste à nettoyer lorsqu’on l’interpella.

- Hey, est-ce que quelqu’un pourrait remettre du papier pour s’essuyer les mains? Il n’y a plus rien.

Un homme se dressait face à Kyle, secouant deux longues mains trempées avec une moue ennuyée. Il était grand et mince, des cheveux bruns clairs nonchalamment coiffés sur le côté, un visage anguleux, lisse et terriblement beau. Son tuxedo ajusté lui seyait superbement, tant et si bien que Kyle prit quelques secondes pour procéder la question.

-Je… Plus-plus rien? Du papier. Okay. Bien sûr. Quelqu’un va s’occuper de ça. Je… Je vais aller les prévenir.

Fuyant pratiquement, Kyle déposa sa vadrouille contre le mur et sortit des toilettes en quête du premier serveur qui croiserait son chemin. Il aperçut Benjamin se tenant près du mur, le héla et lui fit part de la requête de l’invité. Aussi, le garçon eut tôt fait de disparaitre parmi la foule colorée. Kyle attendit quelques secondes, puis battit de nouveau en retraite dans les toilettes des hommes. Il retrouva son inconnu appuyé contre le comptoir d’un air désinvolte. Ses yeux d’un brun clair pivotèrent vers lui et Kyle déglutit. Il s’avança, reprit sa vadrouille en main comme s’il s’agissait d’une protection, d’un bâton avec lequel contrer les coups de son adversaire.

- Voilà, quelqu’un devrait venir bientôt, annonça-t-il. Ça… ça ne sera pas très long.

L’autre se contenta de lui renvoyer un haussement de sourcil peu impressionné. Il avait cet air de gosse de riche habitué d’obtenir instantanément ce qu’il désirait. Il l’était probablement. Le fils à papa ou à maman d’un richissime entrepreneur quelconque. La pire sorte dans son genre. Kyle était dur, mais il en avait un peu marre de tous ces gens qui claquaient des doigts en espérant un service magique immédiat de la part de leurs « humbles serviteurs ». Ils n’étaient pas tous des Alfred Pennyworth bon sang. Kyle avait fait ce qu’il avait à faire, il avait fait ce qu’il pouvait faire et voilà. De ce fait, la simple réponse de l’autre fut surprenante :

- C’est bon, je vais attendre. Merci.

Kyle, qui s’attendait plutôt à une réplique impatiente, hocha la tête en se laissant gagner d’un sourire. Ce n’était pas grand-chose, mais c’était toujours agréable de recevoir la politesse la plus basique de la part des invités. Se détournant alors de l’homme, Kyle trempa la vadrouille dans le sceau et se remit au nettoyage. Il avait presque fini. L’inconnu le fixait, n’ayant probablement rien de mieux pour se distraire, et Kyle essayait d’ignorer la sensation comme une piqûre de moustique qu’on refusait de gratter.

- Ça me dépasse. De vieux riches plein aux as et ils sont pas fichus d’installer des séchoirs à main dans les toilettes de leur salle de réception, lança l’homme d’une voix goûtant la dérision. En plus, ils économiseraient sur le papier à long terme. Tu y comprends quelque chose toi?
- Non, mais faut dire que j’comprends pas grand-chose aux histoires de riches en général, répondit Kyle sans le regarder.
- C’est tant mieux, la majorité d’entre eux sont de vieux fous de toute façon.

Kyle laissa tomber sa serpillière dans l’eau devenue rougeâtre du sceau. Il s’appuya sur le bâton, se tourna légèrement vers l’autre, dit :

- Et vous, vous vous êtes quoi?
- Moi? Un type tout ce qui a de plus normal. C’est à peine si j’ai plus de trois voitures de sport. Quand on oublie mes autres résidences.

Kyle ne put retenir son expression ahurie. L’homme se fichait de sa gueule, ça se voyait nettement à son rictus qui s’étirait comme le fil d’une bobine. Un sourire dansant sur la ligne entre l’amusement et la moquerie, mariant ses traits avec une vulgaire perfection. Kyle ravala sa salive, la tête soufflée par les images d’une richesse décadente. C’était si incroyable de penser que quelque part sur cette terre, sur cette même terre que la sienne qu’il piétinait en ce moment, des gens étaient si riches qu’ils pouvaient se permettre d’avoir plusieurs résidences munies de plusieurs voitures hors de prix. Le type blaguait peut-être, mais Kyle avait parfaitement conscience que des tas de gens dans cette réception se trouvaient dans cette exacte situation.

-Wow okay, la vraie simplicité volontaire, finit par dire celui-ci avec un rire hébété.
- Je rigolais, précisa l’inconnu. Kyle se demanda si c’était à cause de son expression qui avait l’air trop crédule ou si c’était le type en soi qui manifestait soudainement une certaine réserve. Je t’assure, je n’ai pas de résidences secondaires et j’ai une seule voiture, qui serait d’ailleurs très jalouse de devoir me partager avec d’autres.
- Je… okay?
- J’ai beau lui jurer qu’il n’y a qu’elle dans ma vie, elle reste toujours tellement méfiante. Terrible, ajouta-t-il en secouant la tête. Il faut dire que moi et les femmes, ça a toujours été un peu… difficile.

Ses yeux, minces et brillants, étaient fixés sur Kyle qui avait la vague impression d’avoir les mains collées au bâton de sa vadrouille, d’être incapable de bouger de sa position. Il y avait un sous-entendu, juste là, dont les bords pelaient et qu’il ne restait plus qu’à gratter pour voir au-dessous. Petite amie difficile?, aurait voulu demander Kyle juste pour savoir, juste pour avoir la confirmation. Quel était le degré d’indiscrétion accepté dans ce genre de circonstances? Il n’avait déjà pas le droit de s’arrêter sur ses heures de travail pour converser avec un invité. C’est juste en attendant le papier qu’il a demandé, songea Kyle avec peu de conviction. Comme ça il ne pourrit pas tout seul dans les toilettes.

À bien y regarder, le type devait au minimum être pompette sur les bords pour lui faire la conversation ainsi. Ou peut-être que la fête l’emmerdait tant et si bien qu’il préférait maintenant discuter avec les serveurs plutôt qu’avec les autres invités.

-Le champagne ici est excellent, mais non, je ne suis pas soûl si c’est la question que tu te posais.
- Est-ce que j’ai dit quelque chose sans m’en rendre compte?, dit Kyle, incapable de se départir de son sourire désabusé.

L’autre agita une main avec insouciance.

- Non, c’est juste ton visage qui me faisait une drôle d’expression.
- Ah ça, c’est probablement ma tête naturelle.

Et voilà le retour du rictus séduisant, accompagné cette fois du haussement d’épaule stylisé.

- Charmante tête naturelle.
- On me le dit souvent, blagua Kyle qui n’arrivait pas à juger du sérieux de l’autre. Il fallait toujours qu’il soit le plus attiré par ces gens qu’il n’arrivait pas du tout à déchiffrer aux premiers abords.
- Ah vraiment?
- Non pas vraiment, je suis ce type sur les photos de groupe qui a toujours les yeux fermés ou qui grimace bizarrement.
- C’est triste, ça ne me semble pas très représentatif, signala l’autre, un sourcil arqué.
- Bah… ça dépend des points de vue.

Les souliers du jeune homme claquèrent sur le sol lorsqu’il s’approcha lentement, d’un pas calculé. Il s’arrêta tout près, à moins d’un bras de distance de Kyle, et le jaugea des pieds à la tête avec intention.

- De mon point de vue, insista-t-il, ici et maintenant, je ne trouve pas ça très représentatif.

Kyle déglutit, se retint pour ne pas passer une énième fois la main dans ses cheveux par nervosité. Il s’aperçut dans le miroir, pingouin léché à la coiffure défaillante, et répondit, plus bas :

- Qui a dit que c’était ma tête naturelle?

Avant de pouvoir entendre la réponse de l’autre, un serveur entra, rouleau de papier brun en main. Kyle le suivit du regard par réflexe, se perdant un court instant dans les mouvements de l’employé qui commençait à démonter la machine. Sa tâche à lui était terminée depuis un bail; son coin de plancher reluisait, humide et propre.

- Mes mains sont presque sèches maintenant, c’est plutôt ironique, fit alors l’homme.

Il marcha jusqu’à la distributrice, le même bruit ostentatoire de ses talons l’accompagnant à chaque fois en fond. L’autre employé s’en fut tout aussi rapidement qu’il était entré, ne laissant plus qu’eux deux seuls dans les vastes toilettes. Comme un mauvais scénario de porno, songea Kyle, les yeux égarés le long du matériel coûteux qui recouvrait le dos élégant. Il agita la serpillière dans le sceau, replongeant son attention dans les méandres de l’eau sale.

- Bon et bien, j’ai fini moi, crut-il bon de déclarer pour absolument aucune raison. L’autre s’en foutait probablement.

Un bruit de papier qu’on déchire, puis l’homme se retourna. Kyle n’avait pas bougé, comme s’il attendait un signe de celui-ci pour partir. Il ne savait plus s’il se faisait des espoirs ou s’il attendait réellement quelque chose. L’homme s’avança, une main dans la poche de son pantalon qui devait bien valoir plus de la moitié de sa paie de la soirée, ce foutu sourire accroché sur ses lèvres. S’arrêtant face à Kyle, il pencha la tête, prince ravageur le jaugeant de ses quelques pouces en plus, ouvrant sa bouche narquoise qui semblait si bonne à embrasser :

- Dis, est-ce qu’un serveur a le droit de se faire payer un verre par un invité?
- Sérieux?, glapit Kyle malgré lui, avant de se reprendre, les joues chauffés à blanc : Heu, je veux dire. En fait. J’en ai aucune idée? Je crois pas... J’ai du travail à faire, alors…
- Ah bon? Dommage.

Si Kyle n’avait pas eu autant besoin de cet argent, il aurait sans doute succombé à l’option la plus stupide. Mais les serveurs n’avaient pas le droit de se mêler aux invités, aussi attirants fussent-ils. Kyle était déjà en train d’étirer son temps dans la salle de bain et quelqu’un ne tarderait pas à venir le chercher pour l’occuper à faire autre chose. Gêné, fébrile, Kyle se passa une main dans les cheveux, ne sachant pas quoi ajouter, mais tentant de s’agripper à tous les fils qui dépassaient. Il ne voulait pas laisser passer une chance pareille, bon sang. Qu’un type de ce genre s’intéresse à lui… Peut-être, encore une fois, se foutait-il seulement de sa gueule. N’empêche que la remarque d’un peu plus tôt était une vraie proposition, il ne l’avait pas hallucinée celle-là.

- Bon, dans ce cas, fit l’homme soudainement, laisse-moi te donner mon numéro.

Kyle battit des paupières. Il était sérieux. Diablement sérieux. Sérieux dans le genre tu-me-plais-tiens-mon-numéro-appelle-moi-qu’on-se-fasse-une-sortie-romantique.

- Votre…
- Est-ce que tu as un crayon?
- Ah heu si, tenez, répondit Kyle en lui tendant mécaniquement le stylo de la poche de son tablier.
- Voilà, déclara l’autre en lui refilant un mouchoir en tissu, le genre de truc que Kyle n’achèterait jamais d’ailleurs. Ça lui éviterait de le jeter malencontreusement. C’est mon cellulaire, appelle n’importe quand en fin d’après-midi ou en soirée, je suis généralement disponible à ces moments. Si ça t’intéresse toujours, on ira prendre ce verre.
- Oui, bien-bien sûr ça m’intéresse.

L’homme pencha la tête sur le côté en le regardant, eut un bref rire. Kyle tenait le mouchoir serré dans une main, le sang lui battant aux oreilles. Tout semblait teinté d’une touche surréelle. Le reflet dans ses cheveux, la brillance de ses yeux noisette, de ses dents trop blanches, la finesse de ses longs doigts qui se tendaient vers lui; le portrait embelli d’un amant d’antan.

- En passant, moi c’est Legan Thomas, et toi?

Kyle lui serra la main. Legan Thomas. Le nom était étrange. La facette crochue, le morceau de puzzle qui rentrait difficilement dans le reste du cadre. Sa main était un peu froide et grande, s’attardant plus que nécessaire dans la sienne.

- Kyle, Kyle Greenwood, enchanté.
- De même. Je vais y aller ou sinon les vieux fous vont commencer à me rechercher pour de vrai. N’oublie pas d’appeler, d’accord?
- Oui, mais oh, attendez, s’exclama Kyle alors que Legan tournait les talons. Juste… Juste au cas, je peux vous donner mon numéro aussi.

L’interpellé lui jeta un regard par-dessus son épaule, pivotant ensuite sur lui-même avec un sourire de dents blanches alignées. Sa voix glissa sur Kyle avec une étrange chaleur.

- Avec plaisir, dit-il en lui tendant son téléphone portable.
- Voilà. Je suis disponible pas mal n’importe quand, alors…
- C’est bon, acquiesça Legan sur le même ton si particulier.

Une voix sinueuse, courbée de ses accents secrets. Kyle avait déjà la tête qui s’enfumait. Legan lui fit un dernier sourire, dit au revoir et quitta ensuite les toilettes des hommes, disparaissant avec sa trainée de claquement sonore. Figé sur place, toujours aussi incrédule de la chance qu’il avait eue, Kyle prit une longue minute avant de retomber sur terre. Il se secoua, glissa le mouchoir dans sa poche, puis se mit à trainer son sceau et sa vadrouille hors de la pièce à son tour. Une fois dehors, ses yeux cherchèrent machinalement la grande silhouette longiligne en vain. Legan Thomas s’était perdu dans la foule de robes et de costards.

Kyle releva la tête vers les milles et un lustres accrochés au plafond, les priants comme une flopée d’étoiles aux cieux dans un soupir. Il fonçait peut-être dans un mur, mais il n’allait pas laisser passer une telle occasion. Ou du moins, Maeila s’assurerait de l’empêcher de tout gâcher, il pouvait au moins compter là-dessus.
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Kyle

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MessageSujet: Re: COME ON, VOGUE   Sam 4 Jan 2014 - 0:38

Évidemment, au lendemain de la soirée, Kyle se mit à flipper. Tout seul dans son appartement à tourner en rond, les mauvaises pensées avaient amplement le temps d’envahir son esprit et de disséminer leur poison partout. Le mouchoir était étendu sur le comptoir de sa cuisinette, dévoilant la série de chiffres gribouillée en diagonale. Le type d’y hier, Legan Thomas, lui fournit son esprit, avait peut-être blagué quant à l’histoire des voitures et des résidences secondaires, mais le mouchoir avait un aspect ridiculement coûteux malgré tout. Il y avait de la broderie fine couleur argent sur tout le tour et ses initiales inscrites dans l’un des coins en lettres gothiques chics. Quelqu’un avait fabriqué ce mouchoir spécialement pour lui et il s’en était débarrassé comme de rien.

- Juste un type normal, hein, lança Kyle tout haut avec un sourire jaune.

Il enveloppa l’ensemble de son appartement du regard, chose qui n’était pas bien difficile à faire d’ailleurs. Il habitait un deux et demie, la combinaison typique de la salle à manger, la cuisine et le salon en une pièce, plus la chambre à coucher et la salle de bain trop petite. Le mouchoir à lui tout seul valait sans doute plus que la majorité des objets qu’il possédait, même si Kyle ne possédait pas grand-chose point. Il n’avait même pas de télévision. C’était un choix personnel par contre, car il préférait avoir le mince espace disponible pour bouger. Somme toute, il n’était pas du tout du calibre des Legan Thomas de ce monde. Il doutait réussir à garder son intérêt bien longtemps, vu le peu qu’il avait à lui offrir.

Est-ce que ça valait vraiment la peine de lui téléphoner? Peut-être qu’en dehors de la réception, Thomas avait réalisé son erreur et regretté de lui avoir refilé son numéro. Peut-être que le numéro en question menait vers une ligne de sexe téléphonique et que le tout n’était qu’une mauvaise blague de sa part.

Kyle se plia en deux, frotta énergiquement son crâne comme s’il espérait chasser ainsi ses stupides soucis. Il avait le numéro d’un type terrible et beau et attirant, un numéro qui lui avait été volontairement offert. Il avait insisté pour que Kyle ne l’oublie pas. Insisté! Ça devait bien vouloir dire quelque chose. Se forçant à stopper sa spirale infernale, Kyle dirigea son attention vers son cellulaire posé aux côtés du mouchoir. Il s’avança d’un pas décidé. Il allait appeler. Il était près de cinq heures de l’après-midi, ça rentrait dans les temps qu’on lui avait prescrits. C’était simple : prendre le téléphone, composer le numéro. Laisser sonner, attendre.

- Oui, hello?
- Maeila, je pense que j’ai besoin d’aide.

À l’autre bout du fil, son amie poussa un rire incrédule.

- Noon, sérieux? Attends, me dit pas : elle est riche, blonde et a l’air de quelqu’un qui t’écraserait les couilles sous ses talons aiguilles.
- Il est riche, brun et a l’air de quelqu’un qui avale des types comme moi pour petit-déjeuner.
- Oh, c’est encore mieux. Je m’habille et j’arrive. T’as de la chance que je travaillais juste ce matin aujourd’hui.
- Sûrement, dit Kyle, dont les yeux ne décollaient pas du mouchoir.
- Je t’assure. Tu me raconteras tout quand je serai là.

Maeila habitait à environ dix minutes de métro de son appartement, plus cinq autres supplémentaires pour se rendre à pied. Ficelé d’impatience, Kyle était occupé à agiter convulsivement sa jambe lorsqu’elle cogna à sa porte. Il bondit hors du canapé pour lui ouvrir.

- Merde, il commence à faire vraiment froid, dit Maeila en accrochant son manteau sur les crochets aux côtés de l’entrée. Okay salut, où est-ce qu’on en était?
- Le type…

Sans se faire prier, Maeila se dirigea vers la cuisinette pour se préparer une tasse de café. Ce n’était pas nouveau; ils étaient habitués à vivre dans les poches l’un de l’autre. Essentiellement, Maeila savait autant sinon mieux que lui où se trouvaient tous les trucs dans son appartement. Kyle la suivit, s’installa sur un banc de l’autre côté du comptoir. Il n’avait pas de table à manger, mais il avait des bancs et un canapé, ce qui était amplement suffisant pour lui.

- C’est quoi son nom?, demanda Maeila.
- Il s’appelle Legan Thomas. Je sais rien de plus de lui.
- Il ressemble à quoi? Il a l’air bien?

Kyle leva les yeux vers les taches jaunâtres figées sur son plafond. Il voyait encore clair comme le jour la main longue et pâle lui tendre le mouchoir, les traits taillés, le sourire en coin satisfait.

- Je sais pas.
- De quoi tu sais pas?, lança son amie. Kyle. Allez, tu m’as dit qu’il était riche et brun, continue c’est un début.
- Il a l’air… il a l’air d’un salaud? Il a ce genre de visage arrogant. Mais il me parlait et il était super sympathique, ajouta Kyle en voyant Maeila secouer la tête. Je te jure. C’est lui qui m’a donné son numéro en premier!

Le visage de son amie s’éclaira. Elle aperçut le mouchoir, s’en empara avec une exclamation impressionnée.

-Ooookayy, il est riche pour de vrai, Monsieur a ses initiales là-dessus.
- Comme j’disais.
- Et il t’a donné son numéro. Où est le problème alors? Pourquoi t’es en train de flipper?

Très sérieusement, Kyle planta son regard dans le sien, sourcils haussés. Maeila imita son expression, le jaugeant de haut en bas dans un mouvement exagéré.

-Je me répète : Kyle, c’est quoi le problème?
- Oh, allez! Tu vois bien, geignit Kyle en s’effondrant sur ses bras croisés. J’suis pas… J’ai jamais… J’ai trois t-shirts et deux paires de jeans et mon appartement au complet doit rentrer dans son garage. J’ai aucune idée de la façon dont j’peux impressionner un type pareil! Il a l’air de… d’une peinture, d’un portrait parfait, je sais pas! Comment j’suis sensé l’appeler et l’inviter quelque part hein?

Déposant sa tasse de café sur le comptoir, Maeila le contourna et prit place sur le second banc. Elle tapota affectueusement le top de sa tête de son poing fermé, se penchant pour capter le regard sombre qui transparaissait au travers de ses mèches folles.

- Hey Kyle, écoute un peu. Tu es quelqu’un de formidable et je suis sûre que sous ta montagne d’incertitudes, tu dois bien le sentir. T’as plein de trucs à offrir, il faut juste tu te donnes la chance de le faire. Riche ou pas riche, ce Legan Thomas ne t’aurait pas invité si tu ne lui plaisais pas. Il est intéressé, t’es intéressé. Je répète encore : il est où le problème, Kyle?
- Urg. Le problème… le problème c’est que t’as pas vu, hier, de quoi ça avait l’air. T’as pas vu le genre d’univers que c’est, tout ça. Ça donne des complexes. Tu te demandes comment tu pourrais être à la hauteur.
- Okay. Et pourtant, c’est le serveur qu’il a invité.

Kyle s’ébranla. Maeila avait son menton posé contre ses bras, son visage au même niveau que le sien. Elle marquait un point. Et le savait visiblement, à en voir son expression indulgente. Dans un soupir, Kyle lui concéda la chose.

- Oui, bon…
- Une fois, Kyle. Essaie juste une fois. Si tu te sens trop inconfortable ou si le type s’avère être un parfait salaud, tu ne lui reparles plus, c’est tout. Mais juste une fois, histoire de te sortir de ton marasme amoureux, ce pourrait être bien, tu ne crois pas?

Se passant une main dans les cheveux, Kyle grimaça.

-Tu exagères…
- Tu n’es pas sorti avec personne depuis Drow. C’était il y a deux ans.
- On a été quatre ans ensemble, c’est normal!, protesta Kyle.

L’image de son ancienne petite amie lui brûlait encore la rétine, sa petite silhouette disparaissant d’un pas pressé, ses longs cheveux délavés virevoltant derrière elle. Le coup avait été très dur; la rétrospective tout aussi pénible.

- Et c’est faux, je suis sorti deux ou trois fois avec Nina…
- Cette fille? Oh allez Kyle, tu sais très bien pourquoi tu t’es lancé avec elle.

Kyle flancha. Touché. Ce n’était pas un épisode très glorieux de sa vie. Il réessaya.

-Ethan…

Maeila rit seulement. Kyle se renfrogna.

- D’accord. C’est bon, j’ai compris.
- Juste une fois!
-C’est bon! Je vais l’appeler, je vais l’appeler, capitula-t-il en étendant son bras au travers du comptoir pour atteindre son téléphone.

Avec le plus parfait des timings, son cellulaire lui vibra dans les mains. Maeila ouvrit grand les yeux, se penchant vers l’écran alors que Kyle regardait fixement le numéro inconnu briller.

- Est-ce que c’est lui? Tu lui as donné ton numéro aussi?

Kyle haussa les épaules, le pouce oscillant autour de la barre « Answer ». Il avait le cœur au travers de la gorge, un stress pas tout à fait désagréable remuant dans son ventre, une vorace appréhension. Kyle pouvait bien supposer que ce n’était que la banque qui l’appelait pour lui dire que sa carte de crédit avait été clonée, toutefois, il savait qu’à l’instant où il décrocherait, la même voix basse de la soirée précédente l’accueillerait.

- Hello?
- Hey salut, Kyle? C’est moi, Legan.

Face à lui, Maeila tenta de lui mimer un message quelconque aux allures étrangement victorieuses. Kyle préféra l’ignorer en se détournant.

-Oh, salut! C’est drôle, j’allais justement t’appeler.
- Bon timing alors, dit Legan et en se fermant les yeux, Kyle pouvait voir le sourire au fond de sa voix. Je viens de finir de travailler et je me demandais si ça ne te dirait pas d’aller manger quelque part?
- Aaah, répondit-il, se levant précipitamment pour aller fouiller au fond de son portefeuille. Il sortit deux vieux billets de vingt chiffonnés, soupira de soulagement. Oui, oui, j’aimerais! Heu… dans quel coin?
- Je pensais à un petit resto coréen sympa que je connais, on peut se rejoindre là si tu veux. Disons, vers six heures trente?

Kyle hocha la tête, puis se reprit à haute voix. C’était toujours embarrassant, d’autant plus lorsque la maladresse avait un témoin. Il inscrivit l’adresse à l’endos du mouchoir, le premier truc à lui tomber sous la main. La ligne tomba morte et son sourire se perdit dans le vide, s’éternisa vers son horloge qui tiquait les secondes. Un gloussement à sa droite s’éleva; Maeila lui renvoyait un sourire brillant. Kyle rit, se cachant les yeux à demi d’une main.

- Tu peux le dire, allez moque-toi.
- Non, je ne dirais rien. Je vais attendre un peu avant de me moquer de ton air amouraché. Je suis gentille comme ça moi, se gaussa-t-elle.
- C’est ça, c’est ça, tu es déjà en train de rire.
- C’est la joie de voir mon meilleur ami avec des cœurs dans les yeux après un coup de fil de trente secondes qui me fait ça.
- Arrête, t’exagères, objecta Kyle. Dis comme ça, j’ai l’air d’une préadolescente en amour.

Sa pensée stoppa brusquement au milieu des images évocatrices de rendez-vous amoureux d’adolescents. Il avait oublié un certain détail. Kyle ouvrit grand les yeux et attrapa le bras de sa meilleure amie avec effarement.

-Oh mon dieu, Maeila. Il m’a invité à sortir dans un restaurant et j’ai aucune fringue à me mettre sur le dos!
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